Pour le DST sur le roman de jeudi prochain (16 mars 2012):
Revoir les registres : particulièrement pathétique et lyrique (parfois pour les reconnaître dans un texte à commenter parfois pour les recréer dans l'invention ... Ne pas chercher seulement la définition que vous devez déjà connaître mais retenir les procédés littéraires qui les définissent (là encore essentiels à reconnaître dans un commentaire, et à reproduire dans une invention).
Exemple le registre pathétique:
Un texte relève du registre pathétique lorsqu'il vise à susciter l'émotion et la pitié du lecteur (ou du spectateur dans le cas d'un texte de théâtre). Les principaux procédés du registre pathétique sont:
• les marques de la première personne, qui dévoile le cœur du personnage;
l’évocation d'une situation douloureuse pour les personnages;
le champ lexical de la douleur;
la ponctuation affective : ou bien les phrases exclamatives, qui traduisent une douleur exacerbée; ou bien les phrases interrogatives qui mettent en évidence le désarroi du personnage;
• les hyperboles qui soulignent le malheur.
Faites de même pour les autres registres.
Les outils d'analyse du roman à revoir pour jeudi:
Commencez par ceux qui sont spécifiques au genre romanesque. Quel type de narration est employé? Quel est le point de vue adopté? -
Narrationet / points de vue
Le narrateur est celui qui raconte l'histoire. Deux cas de figure peuvent se présenter: soit le narrateur est un personnage de l'histoire qui participe, de près ou de loin, à l'action; soit le narrateur est externe à l'histoire, ce n'est pas un personnage et il ne participe pas à l'action, Le narrateur externe s'exprime alors de manière anonyme à la troisième personne. Dans ce cas, il peut adopter trois points de vue différents, ou focalisation.
• Focalisation externe: le narrateur essaie d'être le plus objectif/possible. Il décrit la scène comme un témoin extérieur, comme s'il ne connaissait rien des personnages, de leurs sentiments ou motivations. C'est au lecteur d'interpréter ce qui lui est présenté.
• Focalisation interne: le narrateur anonyme adopte alors le point de vue d'un personnage, rapporte sa vision des événements de manière subjective. Le narrateur peut adopter successivement le point de vue de plusieurs personnages.
• Focalisation zéro: le narrateur
est omniscient, c'est-à-dire qu'il sait tout sur tous les
personnages: leur passé, leur présent, leur avenir, leurs rêves, leurs pensées.
Revoyez ce qui constitue un héros de roman (héros veut souvent dire dans les romans contemporains: personnage principal (n'est donc pas forcément doué de pouvoir surnaturels ou extraordinaires dans le sens du héros antique et ou du roman de chevalerie). Ce héros contemporain peut être "banal", "médiocre" voire même un anti-héros (dans le sens justement où il ne peut pas "agir", "surmonter" les épreuves apportées par la vie ...
Le personnage du XIXe et du XXe siècle
Pour Balzac, le défi que la littérature pose à l'écrivain est plus difficile à relever que
ceux qui attendent l’historien, le juriste, le philosophe ou le
métaphysicien.
Balzac veut concurrencer l'état civil
Qu’est-ce que cela suppose pour le personnage ? Qu’il ait une identité,
personnelle et collective, qu’il soit défini complètement par toutes les
déterminations qui figurent sur un état civil (papiers d'identité).
Cette concurrence à l’état-civil définit le personnage réaliste, comme
si son existence était attestée, hors fiction, par un document officiel,
administratif.
En écrivant cette expression, et en l’opposant au travail de l’historien
qui doit « mettre en ordre des faits », lit-on dans la même phrase de
l’« Avant-propos » de la Comédie humaine, Balzac place au centre du
roman, non pas le récit, mais le personnage. D’où la grande majorité des
romans qui ont pour titre le nom du personnage éponyme. Le roman se
présente comme la biographie du personnage principal, de sa naissance à
sa mort, ou du moins depuis l’événement qui noue l’intrigue, ce qui
précède (les antécédents, les enfances, la généalogie) étant pris en
charge par un récit rétrospectif.
* L’époque :
Pour les personnages du XIXe siècle : leur époque.
Le XIXe siècle a inventé le roman historique (Balzac, Hugo se réfèrent à
Walter Scott (pour un complément sur le roman historique et la
contribution de Walter Scott, on peut consulter le site du CRDP du Gers :
http://www.crdp-toulouse.fr/docenligne/spip.php?article22
), roman où se côtoient personnages réels et fictifs, avec pour effet
de crédibiliser les personnages fictifs qui vivent dans le même monde
que les « personnages référentiels »: pensons à Hugo, Notre-Dame de Paris.
1482, Vigny, Cinq-Mars (Louis XIII), les romans de Dumas, les romans
antiques (Gautier, Le roman de la Momie ; Flaubert, Salammbô).
Mais surtout, le XIXe invente le roman du présent. Les notions de
réalisme et de naturalisme sont inséparables de la représentation de la
réalité immédiate. Il s’ensuit que les personnages sont les
contemporains des lecteurs, qu’ils vivent dans leur monde.
Même les grands romans historiques du XIXe siècle situent l’action dans
un passé proche, ou dans un passé dans on n’a pas fini de sentir les
effets : la Révolution pour Les Chouans de Balzac, Le Chevalier des
Touches de Barbey, Quatre-ving-treize de Hugo. Peut-on considérer
L’Éducation sentimentale comme roman historique ? Oui, puisque c’est un
roman sur et pendant les journées de 1848, mais le récit se termine au
présent de narration (dernier chapitre : « Vers le commencement de cet
hiver, Frédéric et Deslauriers causaient au coin du feu… ». Cet hiver :
le déictique renvoie au temps actuel, 1869, vingt ans après les faits
principaux, année de la publication du roman. Les personnages vivent ou
survivent encore au moment où le récit s’achève : cela implique une
proximité et une familiarité du personnage. Si j’écris un roman dont
l’action se passe en mai 68, est-ce un roman historique ? Oui, les faits
se sont passés il y a 40 ans, non si je poursuis le récit jusqu’à
aujourd’hui avec des personnages sexagénaires.
Autre indice de familiarité ou de reconnaissance : le nom propre du personnage.
On ne trouve plus de prénoms tels qu’Astrée ou Céladon (noms de personnages des romans précieux du XVIIe siècle), mais des prénoms
et des noms d’état civil, attestés, qu’on peut trouver dans l’annuaire
ou dans les almanachs. Bref, les noms propres sont des noms communs.
Bien entendu, le nom propre n’est pas un signifiant insignifiant, le romancier travaille
à motiver l’arbitraire du patronyme ; le nom propre vaut autant et plus
par ce qu’il connote que par ce qu’il désigne. Un nom signe souvent un
destin.
Voir le début de Z. Marcas de Balzac (1840) (VIII, 829) :
« Il existait une certaine harmonie entre la personne et le nom. Ce Z
qui précédait Marcas […], cette dernière lettre de l’alphabet offrait à
l’esprit je ne sais quoi de fatal. MARCAS ! Répétez-vous à vous-même ce
nom composé de deux syllabes, n’y trouvez-vous pas une sinistre
signifiance ? … Je ne voudrais pas prendre sur moi d’affirmer que les
noms n’exercent aucune influence sur la destinée. Entre les faits de la
vie et le nom des hommes, il est de secrètes et d’inexplicables
concordances ou des désaccords visibles qui surprennent ».
Dernière lettre de l’alphabet que Balzac possède au milieu de son nom.
D’une manière générale, les personnages des romans du XIXe siècle
s’appellent comme nous. Anecdote révélatrice : dans le roman de Zola,
Pot-Bouille, se trouve un personnage nommé Duverdy, avoué à la cour
d’appel résidant rue de Choiseul. Or, un monsieur Duverdy, avocat à la
cour d’appel et résidant place Boieldieu, près de la rue de Choiseul,
trouve des analogies avec sa personne et il intente un procès à Zola en
lui demandant de retirer son nom du roman. Finalement, Zola sera
condamné.
Avant le XIXe siècle, les portraits étaient idéalisés :
Princesse de Clèves : « Il parut alors une beauté à la cour, qui attira
les yeux de tout le monde, et l’on doit croire que c’était une beauté
parfaite, puisqu’elle donna de l’admiration dans un lieu où l’on était
si accoutumé à voir de belles personnes ».
Sont présents trois fois les mots « belle » ou « beauté » : la
perfection ne se décrit pas ; elle se donne en gros et non en détails.
La description réaliste sera faite de détails. Il n’y a pas de beauté si
parfaite qu’on ne puisse la décrire dans le détail, et en la décrivant
dans le détail, on y découvre des imperfections.
L’un des signes particuliers qui pourrait être emblématique du portrait
physique réaliste, c’est la petite vérole, les cicatrices que laisse la
variole.
Portrait du père Grandet :
« Au physique, Grandet était un homme de cinq pieds, trapu, carré, ayant
des mollets de douze pouces de circonférence, des rotules noueuses et
de larges épaules ; son visage était rond, tanné, marqué de petite
vérole ; son menton était droit, ses lèvres n’offraient aucune
sinuosité, et ses dents étaient blanches; ses yeux avaient l'expression
calme et dévoratrice que le peuple accorde au basilic; son front, plein
de rides transversales, ne manquait pas de protubérances significatives;
ses cheveux jaunâtres et grisonnants étaient blanc et or, disaient
quelques jeunes gens qui ne connaissaient pas la gravité d'une
plaisanterie faite sur monsieur Grandet. Son nez, gros par le bout,
supportait une loupe veinée que le vulgaire disait, non sans raison,
pleine de malice. Cette figure annonçait une finesse dangereuse, une
probité sans chaleur, l'égoïsme d'un homme habitué à concentrer ses
sentiments dans la jouissance de l'avarice et sur le seul être qui lui
fût réellement de quelque chose, sa fille Eugénie, sa seule héritière.
Attitude, manières, démarche, tout en lui, d'ailleurs, attestait cette
croyance en soi que donne l'habitude d'avoir toujours réussi dans ses
entreprises. Aussi, quoique de mœurs faciles et molles en apparence,
monsieur Grandet avait-il un caractère de bronze. Toujours vêtu de la
même manière, qui le voyait aujourd'hui le voyait tel qu'il était depuis
1791. Ses forts souliers se nouaient avec des cordons de cuir, il
portait en tout temps des bas de laine drapés, une culotte courte de
gros drap marron à boucles d'argent, un gilet de velours à raies
alternativement jaunes et puces, boutonné carrément, un large habit
marron à grands pans, une cravate noire et un chapeau de quaker. Ses
gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt mois,
et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son chapeau
à la même place, par un geste méthodique. Saumur ne savait rien de plus
sur ce personnage. » (Pléiade, III, 1035-1036).
Portrait d’Homais (le pharmacien dans Madame Bovary) :
« Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqué de petite
vérole et coiffé d'un bonnet de velours à gland d'or, se chauffait le
dos contre la cheminée. Sa figure n'exprimait rien que la satisfaction
de soi-même, et il avait l'air aussi calme dans la vie que le
chardonneret suspendu au-dessus de sa tête, dans une cage d'osier :
c'était le pharmacien. »
La vérole est une marque d’hyperréalité. La tête parfaite n’est pas
absolument ressemblante ... déjà vrai dans l’esthétique de
Diderot (XVIIIe) :
« Mais que l’artiste me fasse apercevoir au front de cette tête une
cicatrice légère, une verrue à l’une de ses tempes, une coupure
imperceptible à la lèvre inférieure et d’idéale qu’elle était, à
l’instant la tête devient un portrait ; une marque de petite vérole au
coin de l’œil ou à côté du nez, et ce visage de femme plus celui de
Vénus ; c’est le portrait de quelqu’une de mes voisines. Je dirai donc à
nos conteurs historiques : vos figures sont belles, si vous voulez ;
mais il y manque la verrue à la tempe, la coupure à la lèvre, la marque
de petite vérole à côté du nez qui les rendraient vraies ; et comme
disait mon ami Caillot : « Un peu de poussière sur mes souliers, et je
ne sors pas de ma loge, je reviens de la campagne » Diderot, Les Amis de
Bourbonne (postface).
* La langue :
Le personnage réaliste parle comme nous. Mais ce « nous » n’est pas
unifié dans la langue. La langue standard est une abstraction : les
personnages se définissent non seulement par ce qu’ils disent mais aussi
par leur niveau de langue, par leur « sociolecte ».
Au XIXe, émerge un nouveau sujet de l’histoire, le Peuple, qui est à la
fois objet de représentation, destinataire de l’œuvre (le Peuple
s’alphabétise, se met à lire), personnage collectif (les foules de
Germinal) et locuteur : il est une parole à représenter.
Le roman qui va le plus loin dans l’expérimentation linguistique, c’est sans doute L’Assommoir.
Préface de Zola :
« On s’est fâché contre les mots. Mon crime est d’avoir eu la curiosité
littéraire de ramasser et de couler dans un moule très travaillé la
langue du peuple. […] personne n’a entrevu que ma volonté était de faire
un travail purement philologique, que je crois d’un vif intérêt
historique et social » (Pléiade, II, 373).
C’est le scientifique qui parle, le linguiste. Mais un linguiste
romancier : la langue du peuple est un matériau à travailler. Ce qui a
choqué aussi et peut-être surtout, c’est la contamination du récit par
les discours, de la langue du narrateur par la langue des personnages,
comme si le narrateur ne se contentait pas de rapporter des paroles au
style direct en utilisant l’argot : lui-même parle argot.
* Personnage reparaissant
On doit au XIXe siècle et à Balzac une autre idée de génie pour
rapprocher le personnage de la réalité du lecteur, c’est l’invention en
1835 avec Le Père Goriot du retour des personnages. Cela accentue le
réalisme des personnages reparaissants parce qu’ils continuent à vivre
entre deux romans, dans l’interstice, comme nous entre deux histoires.
Ils ne sont pas enfermés dans une seule œuvre, mais ils circulent dans
le corps social tout entier. Même effet produit par le personnage de
roman-feuilleton, invention de la presse du XIXe siècle : le personnage
vit dans la durée, selon un rythme quotidien ou hebdomadaire, qui est
aussi celui du lecteur.
Le personnage reparaissant trouvera une modulation dans les 20 romans
des Rougon-Macquart de Zola : Histoire d’une famille sur quatre générations.
Zola publie l’arbre généalogique dans le t. VIII des RM, Une page
d’amour. (la note liminaire de Zola et l’arbre généalogique sont
visibles ici : http://fr.wikisource.org/wiki/Une_page_d%E2%80%99amour ; télécharger l’arbre généalogique en format image (jpg) : http://lettres.ac-rouen.fr/francais/prog_lyc_fic/persrom/zolarbgen.jpg )
Mais ce qui est différent chez Zola, c’est qu’il s’intéresse à
l’hérédité. Toutefois, son ambition est identique : celle de créer un
monde, avec des personnages qui unifient les œuvres séparées, qui sont
les pièces d’un ensemble plus vaste.
* Le modèle scientifique
A propos d’hérédité, il convient de parler ici des relations entre
sciences et littérature au XIXe siècle, en considérant l’incidence sur
le personnage.
Le modèle scientifique est surtout revendiqué par le naturalisme : le
mot « naturalisme » n’est pas formé sur « nature », mais sur l’adjectif «
naturel » dans l’expression sciences naturelles. Le Roman expérimental,
est un titre inspiré de Claude Bernard, La Médecine expérimentale
(1865). La posture du romancier est celle du savant. Comme on la voit déjà chez Balzac : l’« Avant-propos » commence par un rappel de la querelle
entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, entre les théories fixiste et
évolutionniste : pour Geoffroy Saint-Hilaire, les espèces se sont
différenciées au fil du temps suivant les contraintes du milieu.
Balzac reprend cette idée d’une unité de composition et d’une différenciation opérée par les milieux sociaux :
« Je vis que la Société ressemblait à la Nature. La Société ne fait-elle
pas de l’homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant
d’hommes différents qu’il y a de variétés en zoologie ? […] Il a donc
existé, il existera donc de tout temps des Espèces sociales comme il y a
Espèces zoologiques » (Pléiade, I, p.
.
Les « espèces » sont ce que Balzac appelle des « types », dont il estime
le nombre à « trois ou quatre mille personnages » dans une Société. La
Comédie humaine compte environ 2 200 personnages, y compris les
personnes réelles.
Milieu : le maître-mot, de Balzac jusqu’à Zola, en passant par le
relais de Taine, qui théorise les trois facteurs qui expliquent l’œuvre
d’un écrivain, mais on voit que ces catégories peuvent également
s’appliquer aux personnages : la race (« dispositions innées et
héréditaires »), le milieu, le moment.
Le lien entre le personnage et le milieu prend la forme de la
réciprocité, dont la formulation la plus claire se trouve dans la
description de Mme Vauquer et de sa pension : « toute sa personne
explique la pension, comme la pension implique sa personne » (Pléiade,
III, 54). Balzac établit une correspondance poétique entre le personnage
et son habitat (l’un est la métaphore de l’autre) et un rapport
logique, intellectuel : explication et implication. : l’un ne se
comprend pas ou n’existe pas sans l’autre.
Ce lien va se transformer en une causalité dans les romans de la
deuxième moitié du siècle : il s’agira moins de réciprocité que de
causalité à sens unique, le milieu exerçant une pression sur le
personnage qui est entièrement déterminé : Nana ne choisit pas son
destin, elle est déterminée par la double cause de l’hérédité (fille de
Gervaise et de Coupeau) et par le milieu dans lequel elle a grandi (la
Goutte d’or), puis par celui dans lequel elle évolue (le théâtre). L’une
des conséquences de cette action du milieu, c’est que le personnage a
perdu sa liberté (à comparer avec le héros stendhalien). La science a
remplacé le fatum antique par le déterminisme.
* Portrait physique et moral
Le lien entre le dedans et le dehors, établi par la science, ne concerne
pas seulement la vie du personnage et son milieu, mais également, dans
le personnage lui-même, le rapport entre dehors et dedans, le portrait
physique et le portrait moral.
Le romancier peut jouer sur l’antithèse (Quasimodo) et plus souvent sur
la similitude, l’analogie, par la métaphore. Voir le portrait de Grandet dans Eugénie Grandet de Balzac
:
« son front, plein de rides transversales, ne manquait pas de
protubérances significatives ; ses cheveux jaunâtres et grisonnants
étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient
pas la gravité d’une plaisanterie faite sur M. Grandet » (Pléiade, III,
1036).
« Protubérances significatives » : bosse de l’avarice. Gall et Lavater
(cités dans l’« Avant-propos »), inventeurs de la phrénologie et de la
physiognomonie.
Il y a un principe de cohérence, de rapport entre tous les éléments du
récit. On fonde l’unité du personnage sur un discours scientifique (ou
pseudo-scientifique, qui cesse de fonctionner au milieu du XIXe siècle)
qui permet des correspondances poétiques.
* Incidences de la science sur le personnage :
* profession : de Balzac à Zola, continuité du personnage du médecin (de
Bianchon au docteur Pascal), en passant par les médecins de Madame
Bovary. La médecine, comme science dominante, connaît les secrets de la
vie et de la mort. C’est le médecin qui peut tenir un discours crédible
sur l’homme et sur le monde.
* la psychologie du personnage dépend de sa physiologie. Les personnages
ont un corps. Le XIXe est le siècle de l’incarnation du personnage, au
sens où le réalisme puis le naturalisme, par la description détaillée en
particulier, lui donnent un poids, une épaisseur physique.
* le romancier lui-même regarde ses personnages avec un œil médical.
Célèbre clausule de l’article de Sainte-Beuve sur Madame Bovary :
« Car en bien des endroits et sous des formes diverses, je crois
reconnaître des signes littéraires nouveaux : science, esprit
d’observation, maturité, force, un peu de dureté. Ce sont les caractères
que semblent affecter les chefs de file des générations nouvelles. Fils
et frère de médecins distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume
comme d’autres le scalpel. Anatomistes et physiologistes, je vous
retrouve partout ! » (NDE : pour lire l’ensemble de cet article de
Sainte-Beuve : http://flaubert.univ-rouen.fr/etudes/madame_bovary/mb_sai.htm )
Voir aussi la célèbre caricature de Lemot (1869) : Flaubert brandissant
comme un trophée victorieux le cœur sanglant d’Emma au bout d’un scalpel
qui ressemble plutôt à un couteau de boucher.
* Personnage et romancier :
* Romans à la première personne : le contrat de lecture repose sur une
illusion d’identité entre l’auteur, le narrateur et le personnage.
* Mesurer la distance entre le narrateur et ses personnages : un écart
qui va croissant. Le narrateur du Rouge et le Noir appelle Julien Sorel «
notre héros », « notre ami », il instaure un rapport de connivence, de
complicité à trois, avec le lecteur. Il y a rupture de complicité dans
la seconde moitié du siècle avec le principe de l’impersonnalité qui
proscrit les interventions d’auteur, qu’elles soient idéologiques ou
techniques. Les contemporains de Madame Bovary ont été frappés par
l’insensibilité, l’indifférence, l’impassibilité du narrateur (confondu
avec l’auteur) vis-à-vis de ses personnages.
Déclaration de Flaubert à Louise Colet : « Ce sera, je crois, la
première fois que l’on verra un livre qui se moque de sa jeune première
et de son jeune premier » (9 octobre 1852, à propos du premier dialogue
entre Emma et Léon, Corr., Pléiade, II, 172).
* Impersonnalité que l’on peut traduire en termes de focalisation : qui
voit le personnage ? que voit le personnage ? On constate une évolution
dans le sens d’un désengagement du narrateur, qui délègue au personnage
la vision par focalisation interne. Le lecteur voit ce que voit le
personnage. Noter la différence entre les descriptions de la bataille de
Waterloo dans La Chartreuse de Parme de Stendhal et dans Les Misérables de Hugo. Dans le
premier cas, on ne voit rien parce que Fabrice ne voit rien ; dans le
second, on voit tout parce que le narrateur se fait historien
panoramique.
Voir dans « Le Roman », en préface à Pierre et Jean, la distinction
opérée par Maupassant entre le « roman d’analyse pure » et le « roman
objectif » (NDE : on peut lire cette préface ici : http://www.ac-orleans-tours.fr/lettres/coin_prof/realisme/preface_de_pierre_et_jean.htm )
* Utilisation du style indirect libre : mixe de voix entre la pensée ou
la parole intérieure du personnage et le narrateur, souvent
imperceptiblement ironique. Procédé que Flaubert n’a pas inventé
(exemples chez La Fontaine) mais qu’il a utilisé massivement, et qui
sera repris et amplifié par Zola. Procédé qui n’existait pas dans les
grammaires : il ne sera nommé qu’à la fin du XIXe ou au début du XXe.
Le personnage du XXe siècle
Introduction
Le roman est un monde ambigu. Dans Les Faux monnayeurs, Gide fait dire à Edouard qu’il est « lawless »
(sans loi). Son rapport au réel abolit les distances. C’est pour cela qu’on
tente de lui assigner quelques règles : le roman est une fiction ; il implique
diverses instances : l’auteur, le narrateur, le personnage... Retenons que le
roman est un genre à part. Il a une (des) manière(s) particulière(s) de nous
parler : c’est-à-dire de nous parler du réel et de nous ─ Milan Kundera préfère le mot «
existence » : « Le roman n’examine par la réalité mais l’existence » (L’art du roman, à propos de
Dostoïevski). Et le personnage (les personnages) qui le porte(nt) est (sont)
une (des) figure(s) anthropomorphe(s) à laquelle (auxquelles) il est impossible
de ne pas nous identifier. L’identification est un des ressorts de la lecture
par quoi le monde romanesque se construit par rapport au monde de référence ─ le monde dans lequel vit le lecteur.
Pour le lecteur moyen le personnage est le truchement par lequel il accède au
monde romanesque envisagé d’ailleurs comme reflet du monde réel.
On pourrait résumer à trois grands impératifs la
construction du personnage traditionnel:
1) un maximum d’informations sur son physique, sur son
statut social, sur son comportement (y compris ou non un portrait
psychologique) ; 2) il est important de connaître son passé, source des
motivations du présent d’un personnage ; 3) le personnage doit donner
l’impression qu’il agit par lui-même ─ le narrateur et l’auteur doivent donc s’effacer ─ pour favoriser l’illusion de réalité.
En revanche, dans le roman contemporain, le personnage a
été fortement remis en question par rapport à cette conception canonique
imposée par le modèle réaliste qu’on se plaît à dire balzacien. C’est la
conséquence de la crise de la fiction post naturaliste. Cette crise de
la fiction qu'on pourrait appeler trop simplement crise du (grand) Réalisme est
une crise générale de la représentation romanesque et une crise du sujet...
Avec le Réalisme le roman a pris pour thème l'individu dans sa contingence et
sa singularité. En multipliant les histoires toujours fondées sur le même
schéma, on en arrive à installer le roman dans la répétition d'une aventure
conventionnelle dont l'habileté est le seul principe. Or, l’art se lasse de
répéter.
Il faut aussi évoquer d’autres crises, et peut-être plus
fondamentales :
- les révolutions du savoir aussi bien scientifiques que
philosophiques. On pourrait dire que la théorie de la relativité comme la
psychanalyse, la critique de la psychologie par Nietzsche, le marxisme, la
linguistique, l’essor des sciences humaines en général, nous ont fait entrer
dans une nouvelle ère et que le modèle classique du personnage ne pouvait qu’en
être ébranlé.
- les grandes crises de l’Histoire du XXe siècle ─ guerres d’un nouveau genre,
révolutions...
Trois points pour faciliter la
mémorisation :
•La révision du personnage classique : relecture,
contestation : Proust, Mauriac, Sartre, Céline.
Par où commencer ? Proust apporte déjà une grande
évolution par rapport au Réalisme : le fait que le narrateur est le personnage
principal de l’œuvre ─ ce « je » qui à deux reprises (et par omission sera désigné par le
prénom Marcel). Le personnage proustien est à la fois un regard (sur le monde)
et une conscience réflexive sur lui-même. Il est donc toujours en construction,
en formation, jusqu’à la fin où il découvre les différentes vérités du monde et
des êtres et où il se persuade que « La vraie vie, la vie enfin découverte et
éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la
littérature. » Découverte capitale :
« (… )Notre vie ; et aussi la vie des autres car le style
pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non
de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par
des moyens directs et conscients de la différence qualitative qu'il y a dans la
façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s'il n'y avait pas l'art,
resterait le secret éternel de chacun. Par
l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un
autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont les paysages
nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune.
» (Le temps retrouvé Proust).
Voici donc une profession de foi décisive : le personnage
(indirectement) ne peut être qu’une (re)création par l’art. Inutile de nous
poser la question de la référence (du réel) puisque qu’on ne peut se comprendre
et comprendre les autres que par la médiation de l’art. Ce qui nous fait
comprendre au passage que les personnages proustien sont souvent strictement
linguistiques ─ ils sont définis par un style, un accent, un langage (Françoise,
Norpois, Bloch, Charlus) ─ mais aussi picturaux ─ ils ressemblent à des personnages de tableaux. Ce qui nous fait
comprendre aussi que tout comme le moi qui se constitue par ses expériences
(douloureuses ou extatiques), les autres (les personnages) ne sont jamais
donnés définitivement mais évoluent avec le regard du narrateur ─ et cela même quand il ne s’agit pas
du narrateur mais du personnage Swann et de sa vision d’Odette.
Même si Proust ne théorise jamais, même s’il admire les
écrivains du passé, il s’éloigne absolument de la conception d’un personnage
univoque et apporte non pas une complexité ─ Julien Sorel ou Emma Bovary sont déjà si complexes que personne ne
peut les enfermer dans une définition ─ mais une instabilité.
On pourrait évoquer, à la suite de Proust, la tentative de
Gide pour renouveler le roman : Comment concilier le besoin de récit sans
s’absorber dans l’arbitraire ─ le faux monde réel ─ du roman réaliste ? Une des premières tâches est de réduire le
personnage réaliste, celui qu’il « faut vêtir » à qui « il faut fixer [un] rang
dans l’échelle sociale » (Journal des
Faux Monnayeurs). Bref le personnage à la Balzac. Pour cela : ne le mettre
jamais au premier rang, écarter les caractérisations longues et les
descriptions. Tout doit se comprendre dans le jeu des relations entre les
différents points de vue et par la coopération imaginative du lecteur. «
Dépouiller le roman de tous les éléments qui n’appartiennent pas spécifiquement
au roman. (…) Même la description des personnages ne me paraît point
appartenir proprement au genre. » (FM, 79). Gide a-t-il réussi ? En tout cas,
il en arrive à une remise en question totale du personnage : plus de «
concurrence à l’état-civil » puisque le personnage est inconnaissable ou au
moins imprévisible ; le romancier se contente de le suivre dans l’aventure
romanesque qui se développe. Dans Le journal des FM Gide écrit:
« Le mauvais romancier construit ses personnages ; il les
dirige et les fait parler. Le vrai romancier les écoute et les regarde agir. »
A quoi répond dans le roman cette réflexion d’Edouard :
« Il se dit que les romanciers, par la description trop
exactes de leurs personnages, gênent plutôt l’imagination qu’ils ne la servent
et qu’ils devraient laisser chaque lecteur se représenter chacun de ceux-ci
comme il lui plaît. »
Même s’il y a quelque artifice à laisser croire que le
romancier ne contrôle en rien ses personnages, il ouvre la réflexion sur l’idée
de la liberté du personnage non défini a priori et finalement retrouvant cette
indécision qui caractérise le monde de référence qui n’est pas, comme dirait
Camus, « cet univers où l’action trouve sa forme, où les mots de la fin sont
prononcés, les êtres livrés aux êtres, où toute vie prend le visage du destin.
»
On considère souvent la critique de Sartre adressée à
Mauriac dans la NRF en 1939 (à propos de La
fin de la nuit) comme un moment décisif de la critique du personnage
classique :
« Il est temps de le dire : le romancier n'est point dieu.
Rappelez-vous plutôt les précautions que prend Conrad pour nous suggérer que
Lord Jim est peut-être « un romanesque ». Il se garde bien de l'affirmer
lui-même; il place le mot dans la bouche d'une de ses créatures, d'un être
faillible, qui le prononce en hésitant. Ce terme si clair de « romanesque » y
gagne du relief, du pathétique, je ne sais quel mystère. Avec M. Mauriac, rien
de tel : « désespérée prudente » n'est pas une hypothèse, c'est une clarté qui
nous vient d'en haut. L'auteur, impatient de nous faire saisir le caractère de
son héroïne, nous en livre soudain la clé. Mais, précisément, je soutiens qu'il
n'a pas le droit de porter ces jugements absolus. Un roman est une action
racontée de différents points de vue. »
A travers cette critique d’un romancier consacré, Sartre
expose d’une part une conception du roman (qui n’a rien de nouveau) et cherche,
jeune auteur de La Nausée et du Mur (nouvelles souvent à thèse
techniquement peu novatrices), à prendre position dans le champ. On peut bien
sûr noter que s’affirme le refus du personnage donné au profit du personnage
construit par le(s) point(s) de vue (modalisé pourrait-on dire) et,
implicitement, la confiance qui doit être faite au lecteur co-créateur du roman
(ce qui est déjà chez Proust). En fait le seul apport de Sartre (qui n’a fait
que reprendre Céline, Dos Pasos et même le vieux naturalisme dans Les chemins de la liberté) est l’invention
du personnage philosophique (je ne dis pas philosophe) que l’on retrouve
chez le Camus de L’étranger. Le
personnage est l’illustration d’une position philosophique ─ phénoménologie existentielle, absurde
─, il n’est plus,
bien sûr, un sujet psychologique ─ on le savait déjà ─ puisqu’il se trouve jeté dans le monde, confronté à sa liberté et à sa
contingence. Il est « de trop ». Mais il est évident que Céline nous en avait
déjà persuadé avec ce Bardamu (personnage de son roman Voyage au bout de la nuit) (qui n’avait « jamais rien dit » dont le
nom est lui-même un mystère, avec ce Robinson ─ un nom qui ne lui appartient même pas
─ qui change de
physique (nez rond/ nez long) et ce monde qui semble s’annuler à mesure qu’on
le parcourt, avant de s’anéantir dans l’image du fleuve qui file vers la mer… «
et qu’on n’en parle plus ».
Revenons à Mauriac, l’auteur de Thérèse Desqueyroux a proposé
dans Le romancier et ses personnages,
un renversement intéressant du personnage classique :
« On ne pense pas assez que le roman qui serre la réalité
du plus près possible est déjà tout de même menteur par cela seulement que les
héros s'expliquent et se racontent. Car dans les vies les plus tourmentées, les
paroles comptent peu. Le drame d'un être vivant se poursuit presque toujours et
se dénoue dans le silence. L'essentiel, dans la vie, n'est jamais exprimé. Dans
la vie, Tristan et Yseult parlent du temps
qu'il fait, de la dame qu'ils ont rencontrée le matin, et Yseult s'inquiète de
savoir si Tristan trouve le café assez fort. (…)
Et cependant, grâce à tout ce trucage, de grandes vérités
partielles ont été atteintes. Ces personnages fictifs et irréels nous aident à
nous mieux connaître et à prendre conscience de nous-mêmes. Ce ne sont pas les
héros de roman qui doivent servilement être comme dans la vie, ce sont, au
contraire, les êtres vivants qui doivent peu à peu se conformer aux leçons que
dégagent les analyses des grands romanciers. »
Le romancier emprunte aux être réels des éléments qu’il va
ensuite élaborer dans ses fictions. Il réunit les éléments épars dans une
expérience de laboratoire qui ensuite nous instruira. Le personnage est
fictionnel, construit avec soin, saisissable ─ c’est vrai qu’il a l’air privé de
liberté. Mauriac inverse lui aussi le projet balzacien de concurrence à
l’état civil : le personnage est une créature arbitraire dans un monde lui
aussi imaginaire. Et en ce sens, il y a une modernité de Mauriac qui affirme
(implicitement) que ses personnages sont des créatures de papier.
2) Le personnage et le Nouveau Roman
Dans un article de 1957, repris dans Pour un nouveau roman, Robbe-Grillet s’en prenait à « quelques
notions périmées » : en premier « le personnage » (du roman réaliste), en
second « l’histoire » :
« Nous en a-t-on assez parlé du « personnage » ! Et ça ne
semble, hélas, pas près de finir. Cinquante années de maladie, le constat de
son décès enregistré à maintes reprises par les plus sérieux essayistes, rien
n'a encore réussi à le faire tomber du piédestal où l'avait placé le XIXe
siècle. C'est une momie à présent, mais qui trône toujours avec la même majesté
quoique postiche au milieu des valeurs que révère la critique
traditionnelle. C'est même là qu'elle reconnaît le « vrai » romancier : « il
crée des personnages »... »
Et pour appuyer sa conviction que le personnage était
sinon mort, mourant ou, en tout cas devait être achevé, il en appelait au
grands modernes : Sartre et sa Nausée,
Camus et son Etranger, affirmant que
personne ne se souvenait du nom du narrateur ! Il leur associait Céline ─ « le Voyage au bout de la nuit,
décrit-il un personnage ? » ─, Kafka et Beckett.
Un peu avant, Nathalie Sarraute avait lancé son offensive
(dans un texte repris dans L’ère du
soupçon) :
« … les personnages, tels que les concevait le vieux roman
(et tout le vieil appareil qui servait autrefois à les mettre en valeur), ne
parviennent plus à contenir la réalité psychologique actuelle. Au lieu, comme
autrefois, de la révéler, ils l'escamotent.
Aussi, par une évolution analogue à celle de la peinture
bien qu'infiniment plus timide et plus lente, coupée de longs arrêts et de
reculs l'élément psychologique, comme l'élément pictural, se libère
insensiblement de l'objet avec lequel il faisait corps. Il tend à se suffire à
lui-même et à se passer le plus possible de support. C'est sur lui que tout
l'effort de recherche du romancier se concentre, et sur lui que doit porter
tout l'effort d'attention du lecteur. »
Mais les choses sont-elles aussi simples ?
Nathalie Sarraute dans Martereau
(1953) donne ironiquement la vedette à un faux héros (anti héros) qui encombre
l’esprit du narrateur. Léon Delmont, héros de La Modification (1957) de Michel Butor, garde toutes les
caractéristiques du personnage classique (il possède un état civil) ─ la modernité résidant plutôt dans le
renversement du drame bourgeois (le mari/ la femme/ la maîtresse) à la fois
dans la déconstruction du stéréotype et par l’astucieux procédé du « vous » qui
implique le lecteur et évoque le monologue intérieur. Chez Robbe-Grillet, le
Wallas des Gommes, (1953) et le
Mathias du Voyeur (1955) sont encore,
minimalistes, des « personnages ». Moins le narrateur de La Jalousie réduit à un regard (parfois à une oreille), et la
figure de son épouse, désignée par l’initiale A. Dans La Route des Flandres (1960) de Claude Simon, l’identité du
héros, Georges, se dissout au fil du texte au profit des impressions qui enrichissent
sa conscience. On a là la version faulknérienne (et par certains côtés
proustienne) du NR, manifeste dans l’utilisation du monologue intérieur,
du flux de conscience, du stream
of consciousness ─ que l’on retrouve aussi chez Sarraute. Ceci suffit à montrer que le NR
n’a rien d’un mouvement uniforme. Au point d’ailleurs qu’on se demande qui en
fait partie. Marguerite Duras, par exemple ? Il y a toujours des personnages
chez elle mais dont le statut évolue, du classicisme de ses premiers romans (Les impudents, La vie tranquille ─ rejetés par l’auteur) à la
stylisation énigmatique. Anne-Marie Stretter, Lol V. Stein, personnages au
destin romanesque, s’il en est. Mais, d’Anne Desbarèdes (dont le nom semble
sorti de Mauriac) à Lol. V. Stein, à Jean-Marc de H, le vice-consul de Lahore,
ou Emily L., le personnage se creuse : énigme du nom, de son absence qui trahit
un manque : manque à être qui appelle la folie du côté du personnage,
impossibilité de dire du côté du narrateur, connaissance impossible du côté du
lecteur.
Dans tous les cas et chez tous, la mise en question du
personnage s’accompagne d’une remise en cause de cet auxiliaire indispensable
de la tradition romanesque : le narrateur. Sa parole n’est plus assurée, on ne
se demande plus « qui parle ? », on se contente de « ça parle ». Et certains
vont plus loin encore comme pour confirmer l’assertion de Ricardou que le roman
n’est plus « l’écriture d’une aventure [l’aventure c’est toujours l’aventure de
quelqu’un] mais l’aventure d’une écriture. »
Conclusion : la nécessité du personnage
La mort du personnage serait la mort du roman car le roman
dévoile le réel à travers des situations et des personnages alors que
l’autofiction s’intéresse plutôt au nombril de l’auteur. Curieusement cette
remise en cause du roman n’a pas été que le fait unique de l’avant-garde. Selon
Philippe Muray, le syndrome grand public en a été Bernard Pivot qui s’acharnait
à faire avouer à ses invités romanciers qu’à travers leurs personnages ils avaient
parlé d’eux et/ou que ce qu’il racontait était vrai :
Mais le phénix renaît sans cesse de ses cendres. Pour
Kundera, l’ego expérimental (le personnage) nous permet de comprendre le
va-et-vient entre réalité vécue et création romanesque, donc imaginaire : le
personnage (et le roman) étant une projection possible de soi dans le monde de
la fiction. Aujourd’hui, la question n’est plus d’une maîtrise totale des
personnages ; le romancier sait bien que : « De nos jours, faire le « La
Bruyère » c'est pas commode. Tout l'inconscient se débine devant vous dès qu'on
s'approche. » (Céline). Et son lecteur accepte d’avoir affaire à des êtres de
papier et des créatures imaginaires.
Le besoin de récit (le besoin de fiction) peut-il se
soutenir d’autre chose que du personnage (et de l’histoire) ? Non. Pour la
simple raison que le personnage est, et ceci malgré tous ses avatars, le
porteur des visions du monde marquant une société ou une époque ─ simplement on dirait de l’Histoire.
Son effacement (le risque/ les tentatives), d’ailleurs, nous en dit long sur
l’époque (c’est ce que suggère Muray). Et Kundera ne dit pas autre chose quand,
il écrit que si, un jour, le roman disparaît ce ne sera pas à cause de
l’épuisement du genre mais parce qu’il se « trouve[ra] dans un monde qui n’est
[sera] plus le sien ».