Un mouvement littéraire : les Lumières, le siècle des philosophes.
I. Le contexte
L'histoire
des Lumières est parfois considérée comme un lent mouvement de
libération, de l'absolutisme monarchique de Louis XIV à la république
démocratique née de la Révolution; cette perspective doit cependant être
nuancée par une étude précise du contexte historique et culturel du
XVIIIe siècle.
1. Le contexte social et politique
a. Quelle date de naissance pour les Lumières?
Plutôt
que la mort de Louis XIV on peut considérer la révocation de l'édit de
Nantes (1685) comme le point de départ des Lumières. Cette décision, qui
relança les persécutions contre les protestants et poussa ces derniers à
l'exil, provoqua en effet un mouvement de réaction contre l'absolutisme
monarchique et, surtout, contre le fanatisme religieux. Certains, comme
Fontenelle ou Bayle, accusèrent l'Église d'être à l'origine d'un
certain obscurantisme, contre lequel la raison devait lutter: les
Lumières étaient nées.
b. L'expansion économique et l'essor de la bourgeoisie
•
La France sort exsangue du règne de Louis XIV, ruinée par les guerres,
affaiblie par les famines, mais les années suivantes sont marquées par
une véritable expansion économique, un net progrès de la médecine et une
baisse progressive de la malnutrition: l'Europe n'avait que cent
millions d'habitants à la fin du XVIIe siècle, elle en compte le double
au moment de la Révolution.
• C'est surtout la bourgeoisie qui
profite de cette phase d'expansion: enrichie grâce au commerce, elle
revendique un pouvoir qu'elle juge légitime, mais que la monarchie
absolue se refuse à lui donner. C'est justement dans cet écart entre les
aspirations d'une classe montante et le conservatisme d'un pouvoir
déclinant que se forme la Révolution.
c. L'Europe en guerre
Si
l'Europe s'enrichit et se nourrit mieux, elle n'échappe pas aux
guerres, nombreuses et meurtrières. La dénonciation de ce fléau
constitue l'un des thèmes majeurs de la littérature des Lumières, de
l'article « Paix » de l'Encyclopédie (1751) au Candide de Voltaire
(1759). Ces combats incessants appauvrissent aussi les royaumes: c'est,
là encore, l'une des causes de la Révolution.
2. Le contexte culturel et littéraire
a. Le livre et les lecteurs
Les
Lumières ont pu s'imposer parce que le livre, support essentiel de la
diffusion du savoir, s'est développé an cours du XVIIIe siècle.
L'analphabétisme recule, les lecteurs sont de plus en plus nombreux, le
nombre de livres publiés en France est même multiplié par trois entre
1700 et 1770. Cependant, la majorité de ces ouvrages sont des textes de
littérature populaire ou religieuse : les philosophes des Lumières ne
sont vraiment pas les écrivains les plus lus (le tirage de leurs oeuvres
dépasse rarement les mille exemplaires).
b. La condition d'écrivain
Pour
vivre, les écrivains du XVIIIe siècle comptent encore beaucoup sur le
mécénat. Ils voudraient néanmoins que leur travail soit reconnu et qu'il
soit rémunéré en fonction des lecteurs qu'ils obtiennent: c'est le sens
du combat pour les droits d'auteur, gagné entre autres par Beaumarchais
en 1791.
c. Le rôle des lieux de sociabilité
• La diffusion
des idées des Lumières est assurée par un certain nombre de lieux dans
lesquels les écrivains se rencontrent : ces lieux apparaissent donc
comme des facteurs de cohésion qui facilitent l'unité du mouvement.
•
Ainsi les salons, le plus souvent tenus par des femmes, regroupent
auteurs, savants et artistes autour de valeurs communes; les cafés sont
le théâtre de vives discussions politiques ou philosophiques; les
académies se multiplient en province, tout comme les loges des
francs-maçons, ce qui permet aux idéaux de savoir et de tolérance de
progresser dans l'ensemble du pays.
d. La question de la censure
Néanmoins,
cette diffusion est quelque peu freinée par la censure : celle-ci
continue de sévir tout au long du XVIIIe siècle. Il ne faut cependant
pas exagérer son influence; si la plupart des philosophes des Lumières
ont eu des démêlés avec la « Librairie », il faut noter que la majorité
des livres censurés sont des ouvrages de théologie, et que Malesherbes,
directeur de la Librairie dès 1750, est gagné à la cause des Lumières:
c'est entre autres grâce à lui que l'Encyclopédie a pu aller jusqu'à son
terme.
II. Les grands principes
Pour les Lumières,
l'accroissement du savoir et la diffusion des connaissances sont un
facteur de progrès et le meilleur moyen de rendre l'homme heureux. La
métaphore à l'origine du nom du mouvement désigne ce projet fondamental,
que l'Encyclopédie symbolise parfaitement.
1. La métaphore des Lumières
•
Le mot de lumière, qui prend au XIIe siècle le sens de « clarté,
jour», s'applique ensuite (au XIIIe siècle) à une source de lumière
artificielle. Au même moment, le mot lumière prend la valeur figurée de «
lucidité » (ce sens survit pour désigner une « personne d'un mérite
éminent dans un certain domaine »), puis prend le sens de «
connaissance, capacité intellectuelle innée ou acquise» (1637).
•
C'est à partir de ce sens figuré que se développe le sens philosophique
du pluriel les lumières (1665) en référence à Descartes, pour qui les
philosophes et les hommes de science travaillent à la « seule lumière
naturelle » (par opposition à la lumière de Dieu, théologique et
surnaturelle), Voltaire parle en 1761 des « lumières d'un siècle éclairé
». Les Lumières trouvent donc leur nom dans une doctrine laïque, qui
fait de la connaissance et de sa diffusion (le philosophe devant
éclairer le peuple) les valeurs centrales du mouvement. Celui-ci joue
alors d'une symbolique très large, qui oppose la clarté et le jour du
savoir à l'obscurantisme de la superstition, des préjugés et des
croyances.
• Cet emploi symbolique et figuré du mot lumière n'est pas
propre à la France: sur le même principe, les Anglais ont leur
Enlightenment, les Allemands leur Aufklärung. C'est un des signes les
plus évidents du caractère européen du courant des Lumières.
2. L'Encyclopédie et la diffusion du savoir
•
Le savoir et les connaissances se trouvent donc au centre des
préoccupations des Lumières, comme en témoigne le projet de
l'Encyclopédie. Cette immense entreprise éditoriale, qui court de 1747 à
1772 a pour ambition de faire la somme de toutes les connaissances de
l'époque, de la philosophie aux sciences naturelles, de la musique aux
techniques. L'Encyclopédie compte ainsi dix-sept volumes d'articles et
onze volumes de planches d'illustration; près de deux cents
collaborateurs contribuent au projet, parmi lesquels les plus grands
esprits des Lumières. Surtout, avec quatre mille souscripteurs, on peut
considérer l'entreprise comme réussie : l'Encyclopédie contribue
efficacement à la diffusion du savoir et à la propagation des Lumières.
•
La place centrale de l'éducation dans l'idéologie du mouvement prouve
encore l'importance que les philosophes des Lumières accordent à la
connaissance : il s'agit de favoriser les progrès de l'humanité en
donnant aux enfants, dès leur plus jeune âge, les fondements d'un savoir
rationnel sur le monde. C'est ainsi que Rousseau écrit un essai
intitulé L’Emile ou de l'Éducation (1762) ou que Condorcet propose,
sous la Révolution, un Mémoire sur l'instruction publique (1792).
3. Le siècle des Philosophes
a. La figure du philosophe
Incarnant
le savoir, guidé par la raison, le philosophe est naturellement la
figure centrale des Lumières. Éclectique, il se doit de pratiquer toutes
sortes de sciences, sans jamais vraiment se spécialiser; surtout, il
doit articuler son savoir théorique à une sagesse pratique et suivre la
raison dans toutes les étapes de son existence. Ennemi des préjugés et
de la superstition, le philosophe éclaire l'opinion et n'hésite pas à
s'engager dans le monde pour dénoncer les pratiques scandaleuses, comme
Voltaire qui combat pour la rehabilitation posthume du protestant Calas,
accusé à tort d'être le meurtrier de son fils.
b. Le philosophe guerrier: les combats des Lumières
On
le voit, le philosophe est aussi un guerrier et ses textes relèvent
bien souvent d'une littérature de combat. Les écrivains du XVIIIe siècle
dénoncent ainsi la domination du clergé et le fanatisme religieux,
l'absolutisme monarchique et les préjugés sociaux; volontiers
polémiques, ils s'attaquent à l'esclavage, aux privilèges de la
noblesse, à la guerre, à l'Inquisition : le Candide de Voltaire semble
résumer, à lui seul, tous les combats des Lumières.
III. Les genres
Plus
que tout autre peut-être, le XVIIIe siècle témoigne de l'écart qui peut
apparaître entre la façon dont les contemporains percevaient leur
littérature et ce que nous en disons aujourd'hui. Ainsi, alors que nous
réduisons bien souvent les textes des Lumières aux essais ou aux contes
philosophiques, la poésie et la tragédie étaient les genres les plus lus
à l'époque.
1. La poésie
On ne lit plus de nos jours la
poésie du XVIIIe siècle; pourtant, lorsqu'on parlait à l'époque du "
grand Rousseau ", on ne désignait pas Jean-Jacques, le célèbre auteur
des Confessions ou des Discours, mais son homonyme Jean-Baptiste, auteur
d'Odes et de Cantates. C'est dire si l'idée que l'on se fait de la
poésie des Lumières a beaucoup évolué: alors qu'elle était
particulièrement appréciée par les lecteurs de l'époque, elle n'est plus
considérée aujourd'hui que comme une poésie sclérosée, peu inventive,
finalement réduite à ressasser les inventions des deux siècles
précédents. Prise entre les flamboiements baroques et la révolution
romantique, la poésie du XVIIIe siècle ne paraît pas très importante; ce
n'est pas en elle, en tout cas, que réside l'inventivité littéraire des
Lumières.
2. Le théâtre
• Ce paradoxe visible dans la poésie
touche aussi la création théâtrale Voltaire n'était pas tant reconnu
comme l'inventeur brillant des contes philosophiques, que comme le plus
grand tragédien de son époque, le digne successeur de Corneille et de
Racine. Pendant la plus longue partie du siècle, le théâtre s'écrit donc
en référence aux productions du XVIIe siècle, et la tragédie reste le
modèle le plus noble, et le plus pratiqué. Cependant, les auteurs du
siècle plient ces genres anciens aux combats nouveaux, et Voltaire met
par exemple la tragédie au service des thèses des Lumières.
• La
comédie, quant à elle, creuse le sillon dessiné par Molière : Lesage et
Marivaux, pour ne citer qu'eux, reprennent les personnages de valet et
s'inspirent de la commedia dell'arte pour affiner un peu le comique
moliéresque. Mais, peu à peu, les spectateurs se lassent des modèles
classiques; c'est alors qu’intervient la tentative, par Diderot et
Beaumarchais, d’imposer un nouveau, modèle dramatique, qui prend pour
nom le drame bourgeois.
• Le drame bourgeois se donne comme un
intermédiaire entre la tragédie et la comédie, reposant essentiellement
sur le registre pathétique. Il met en scène des personnages de la
bourgeoisie, les représentant dans un univers familial et privé; il
recherche avant tout le naturel et la vraisemblance; enfin, il se veut
tout entier au service de la vertu. Seules quelques tentatives ont vu le
jour, parmi lesquelles Le Fils naturel (1757) et Le Père de famille
(1758) de Diderot ou La Mère coupable (1792) de Beaumarchais.
3. Le roman
•
Le roman est certainement le genre majeur du XVIIIe siècle:
profondément renouvelé par les apports de genres voisins, il explore les
voies de l'épistolaire (Montesquieu et les Lettres persanes en 1721,
Rousseau et La Nouvelle Héloïse en 1761, Laclos et les Liaisons
dangereuses en 1782) ou celles du roman-mémoires (Prévost et Manon
Lescaut en 1731, Marivaux et La Vie de Marianne de 1731 à 1741). Dans
les deux cas, il s'agit de proposer un roman réaliste, qui donne
toujours l'illusion de la vérité à ses lecteurs.
• C'est que le
XVIIIe siècle en général et les Lumières en particulier regardent le
roman comme un genre suspect, accusé d'être inutile et fantaisiste.
C'est peut-être pour cela que certaines oeuvres semblent avoir pour
fonction de dynamiter les règles du genre, au premier rang desquelles le
Jacques le fataliste de Diderot (1771-1783).
• Reste que le roman
est certainement le genre le plus lu et le plus pratiqué au cours du
siècle, qu'il soit roman picaresque (comme l'Histoire de Gil Blas de de
Lesage, 17t5), roman sentimental (comme Paul et Virginie de Bernardin de
Saint-Pierre, 1787), roman libertin (comme les oeuvres du marquis de
Sade), roman d'analyse (tels les récits de Crébillon, de Prévost ou de
laclos) ou même roman fantastique, avec l'apparition des premiers romans
noirs (par exemple Le Diable amoureux de Cazotte, 1772).
4. L'apparition de nouveaux genres
Le
siècle des Lumières ne se contente pas d'investir les genres anciens,
hérités du classicisme: il invente aussi d'autres genres, ou du moins
met en avant des genres jusque-là mineurs, auxquels il donne leurs
lettres de noblesse. C'est le cas par exemple du conte philosophique
qui, sous l'impulsion d'un Voltaire devient une des armes essentielles
des combats des Lumières. C'est encore le cas de l'autobiographie, dont
le premier véritable exemple est les Confessions de Rousseau préfigurant
l'égocentrisme romantique, les écrivains de la fin du XVIIIe siècle
inventent véritablement une littérature du moi.
IV. Les thèmes
Les
philosophes des Lumières, dans leurs différents combats, ont abordé des
thèmes extrêmement variés; il en est certains, néanmoins, qui
reviennent de façon régulière dans leurs écrits, à commencer par la
raison, valeur centrale du XVIIIe siècle.
1. Le sacre de la raison
On
présente souvent le siècle des Lumières comme celui de la raison c'est
dire à quel point cette notion est importante pour les auteurs de cette
époque. C'est en son nom que l'on s'attaque aux préjugés, que l'on
combat le fanatisme, l'intolérance et tous les préjugés; c'est grâce à
elle que l'on espère accroître le savoir et permettre le progrès. La
raison, c'est véritablement la source des Lumières, comme l'indique
Condorcet dans l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de
l'esprit humain (1795) selon lui, les philosophes des Lumières ont pris «
pour cri de guerre raison, tolérance, humanité».
2 L’importance de la sensibilité
•
Il serait pourtant réducteur de ne voir dans les Lumières que le
triomphe de la raison : à l'inverse, le XVIIIe siècle apparaît aussi, à
bien des égards, comme celui de la sensibilité. Celle-ci, qu'elle soit
sensation ou sentiment, traverse en effet tous les textes de l'époque:
en philosophie par exemple, Condillac invente le sensualisme, doctrine
selon laquelle l'ensemble des idées humaines proviennent des sens; son
influence sur les autres auteurs est immense, et le matérialisme, tel
que Diderot ou d'Alembert l'illustrent, poursuit dans cette voie.
C'est
dire que raison et sensibilité ne sont pas nécessairement opposées
mieux, pour Condillac, la raison provient des sens, puisqu'elle se forme
au gré des sensations perçues par l'individu.
• D'un point de vue
strictement littéraire, le sentiment occupe une place centrale, en
particulier au théâtre (dans la comédie larmoyante et le drame
pathétique) ou dans le roman la seconde moitié du XVIIIe siècle voit le
développement d'un courant sentimental, illustré entre autres par le
goût pour la nature de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, ou par
l'attrait naissant pour le spleen et la mélancolie d'un Diderot ou d'une
Madame Roland. Par bien des aspects, ces écrivains annoncent
l'explosion romantique, raison pour laquelle on a appelé cette
transition des Lumières au XIXe siècle le préromantisme. Il ne faut
cependant pas opposer trop fortement la raison et la sensibilité loin de
s'opposer, d'une moitié du siècle à l'autre, elles se sont le plus
souvent conjuguées, tout au long du siècle des Lumières.
3 La question religieuse
•
L'Église est une des cibles privilégiées des philosophes des Lumières :
ils dénoncent les privilèges du clergé, le poids des superstitions et
le fanatisme religieux qui parfois relance les conflits entre
catholiques et protestants. Mais ce n'est pas pour autant que les
Lumières sont athées lorsque les philosophes s'attaquent à l'Église, ils
ne refusent pas systématiquement toute croyance religieuse.
• Ainsi,
Moutesquieu et Voltaire adoptent tous deux la position déiste, qui
consiste à affirmer la croyance en un Dieu créateur du monde, mais à
refuser toute Église ou toute nécessité de prier ce Dieu. Le déisme
apparaît alors comme un moyen de maintenir l'idée d'une existence de
Dieu sans les inconvénients d'une Église trop dogmatique ou parfois même
fanatique. D'autres vont plus loin dans la remise en cause des
croyances et professent un véritable athéisme c'est en particulier le
cas des matérialistes qui, autour du baron d'Holbach, de Diderot ou de
Sade, pensent que la matière se transforme et s'organise elle-même, sans
que l'intervention d'un Dieu soit nécessaire.
4. Les débats politiques
•
Les mêmes débats se retrouvent sur la scène politique si les
philosophes sont presque tous unanimes pour condamner l'absolutisme,
tous ne défendent pas le même type d'organisation politique. Certains,
comme Montesquieu, se prononcent en faveur de la monarchie tempérée,
c'est-à-dire une monarchie dans laquelle le pouvoir du roi et de ses
ministres est limité par celui de la noblesse, des parlements et des
assemblées provinciales.
• D'autres, comme Voltaire ou Diderot,
soutiennent le principe du despotisme éclairé : pour eux, la forme du
gouvernement importe peu, du moment que c'est la raison qui gouverne;
c'est la raison pour laquelle Voltaire part à Berlin conseiller Frédéric
Il, et Diderot à Saint-Pétersbourg, auprès de Catherine II; dans les
deux cas néanmoins, ces tentatives pour établir un despotisme éclairé se
soldent par un échec: le despotisme l'emporte sur la raison. Enfin,
quelques-uns défendent l'idée d'une démocratie, mais ils sont encore peu
nombreux, en dehors de Rousseau dans Du contrat social (1762).
L'Encyclopédie
En
1751 parurent les deux premiers tomes de l'Encyclopédie dont Diderot a
défini l'enjeu en des lignes à juste titre mémorables :
"Le but d'une
encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface
de la terre; d'en exposer le système général aux hommes avec qui nous
vivons, et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous; afin
que les travaux des siècles passés n'aient pas été inutiles pour les
siècles qui succèderont; que nos neveux devenant plus instruits,
deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux; et que nous ne
mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain".
L'Enyclopédie
fut la plus grande entreprise éditoriale du temps en volume, en capital
investi, en ouvriers employés. Edité par souscription, l'ouvrage connut
un succès attesté par les multiples rééditions et contrefaçons qui
accompagnèrent sa parution. En un siècle qui fut l'âge d'or des
dictionnaires, il s'agissait au départ, en 1745, de procéder à la
traduction augmentée du Dictionnaire universel anglais en 2 volumes, la
Cyclopaedia or an Universal dictionary of arts and sciences d'Ephraim
Chambers, paru à Londres en 1728 et souvent réédité. En 1747, deux
jeunes gens de Lettres, Diderot et d'Alembert, à la notoriété alors
modeste, encore que, pour Diderot, déjà sulfureuse, sont chargés de
l'édition par les libraires parisiens associés, Le Breton, Durand, David
et Briasson. L'ouvrage, prévu pour constituer dix volumes, atteindra, à
son achèvement, 28 volumes - 17 de discours et 11 de planches - et aura
demandé plus de 25 ans de travail.
Si l'accomplissement de "cet
ouvrage immense et immortel", pour citer Voltaire, marque avant tout
l'ampleur des vues et l'énergie intellectuelle de ses concepteurs, sa
publication souleva bourrasques et tempêtes.
Ce n'est pas un savoir
paisible que celui qu'offre l'Encyclopédie : le caractère d'un bon
dictionnaire, disait Diderot, "est de changer la façon commune de
penser", et ces majestueux in-folio sont, de fait, traversés par les
combats politiques, religieux, scientifiques du temps (lisons, p.e.,
DROIT NATUREL, INTOLÉRANCE de Diderot, COLLEGE, ELÉMENS DES SCIENCES de
d'Alembert, INOCULATION de Tronchin). Très vite, une redoutable
conjuration de l’église catholique - les jésuites, menant campagne dans
leur Journal de Trévoux et dénonçant l' "impiété" des articles, bientôt
relayés par les jansénistes et leurs représentants au Parlement - alerte
le pouvoir royal et aboutit à l'interdiction de l'Encyclopédie
(temporaire en 1752, définitive en 1759, avec révocation du privilège
(pour publier un ouvrage à l’époque il faut un “droit” = “un privilège”
sans ce privilège, impossible de publier) et, peu après, condamnation
papale). Les dix derniers volumes de texte, parus en 1765, et les 11
volumes de planches, achevés en 1772, auront vu le jour grâce à
l'efficace protection de Malesherbes, alors directeur de la Librairie,
au travail inlassable du chevalier de Jaucourt, et surtout à la
pugnacité (combativité) du maître d'oeuvre Diderot qui sut affronter,
outre ces multiples traverses, des accusations de plagiat, la défection
de d'Alembert, et la censure secrète de ses articles par son libraire
lui-même.
Les innovations de l'Encyclopédie par rapport aux autres
grands Dictionnaires universels de son temps, comme celui de Trévoux,
dont elle fut à la fois la critique et le dépassement, se marquent
essentiellement sur quatre plans :
Entreprise collective, elle fait
appel aux savants spécialisés, donc aux savoirs vivants et non plus
seulement aux compilations livresques : d'Alembert s'occupe de la partie
Mathématiques; Daubenton contribue à l'Histoire naturelle, Bordeu,
Tronchin, à la Médecine, Rousseau à la Musique, Dumarsais à la Grammaire
générale, etc.; parmi ces "talents épars", on trouve aussi Voltaire,
Turgot, Jaucourt, d'Holbach, Quesnay, tant d'autres, sans oublier les
anonymes, artisans ou artistes : plus de 150 collaborateurs, issus pour
la plupart de la bourgeoisie d'Ancien Régime, techniciens, praticiens,
liés à l'activité productive du temps.
Elle est un dictionnaire,
certes, mais raisonné. Le "système figuré des connaissances humaines",
l' "arbre encyclopédique", renouvelé de celui du Chancelier Bacon, fonde
l'entendement sur les trois facultés que sont Mémoire, Raison et
Imagination, aux multiples ramifications : chaque article est, en
principe, accompagné de la "branche" de savoir dont il relève,
permettant ainsi d'obvier (remédier) à l'arbitraire de l'ordre
alphabétique par une lisibilité transversale renforcée par le système
des renvois entre articles.
Elle intègre les "arts mécaniques" dans
le cercle des connaissances : la description des arts et des métiers,
impulsée par Diderot, unit l'inventaire des procédés de fabrication, des
inventions techniques à la divulgation des secrets d'ateliers. Loin de
se limiter à un glossaire de termes techniques, elle inclut une
collection sans précédent de définitions; elle témoigne, entre autres,
de l'extraordinaire effort de Diderot pour penser une "langue des arts",
devenant ainsi - citons Jacques Proust - "le premier homme de lettres
qui ait considéré la technologie comme une partie de la littérature".
Elle
offre 11 volumes de planches (= dessins), relais indispensable à la
description des métiers : "un coup d'oeil sur l'objet ou sur sa
représentation en dit plus qu'une page de discours", souligne Diderot.
Grâce aux planches, activité humaine et nature deviennent lisibles,
voire limpides. Par les dessins d'abord, dus notamment à L.-J. Goussier,
puis par les gravures, sont montrés, outre l'anatomie et l'histoire
naturelle, les lieux, les outils, les gestes du travail, surtout de la
manufacture, tous les secteurs de la technique et de la production.
Mais,
au-delà de ces traits novateurs, ce qui caractérise l'Encyclopédie est
avant tout d'avoir été un recueil critique : critique des savoirs, dans
leur élaboration, leur transmission et leur représentation, critique
aussi du langage et des préjugés véhiculés par l'usage, des interdits de
pensée, de l'autorité surtout, et du dogme . Et de cette oeuvre, à
laquelle sceptiques, huguenots, athées, voire pieux abbés ont collaboré,
jaillit une véritable polyphonie. "Tentative d'un siècle philosophe",
légué à la lointaine postérité, l'ouvrage le plus surveillé et censuré
de son temps atteste, au-delà des inévitables erreurs, prudences ou
contradictions qu'on y peut rencontrer, de ce que furent les Lumières:
l'appétit de savoir, la liberté de penser, le goût d'inventer et la
nécessité de douter. Et il émane de ces austères colonnes une impatience
allègre, aux antipodes tant de la dérision désabusée que des maussades
unions du savoir et du sérieux.
La descendance de l’Encyclopédie fut
si riche qu'on n'évoquera que sa postérité immédiate : outre un
Supplément et une Table, publiés par le libraire Panckoucke à partir de
1776, signalons les éditions de Genève, de Toscane, la refonte
protestante d'Yverdon, l'Encyclopédie méthodique de Panckoucke, et, au
XIXe siècle, ces monuments que sont la Description de l'Egypte, sous
l'Empire, ou, plus tard, le Grand Dictionnaire de Pierre Larousse.
L'Encyclopédie
aujourd'hui, à l'heure des premières tentatives de numérisation de
l'ouvrage, nous apparaît étrangement contemporaine : il y a 250 ans en
effet qu'elle propose ce que nous appellons un parcours interactif ,
grâce au jeu incessant des renvois, dont nos liens hypertextes sont
l'avatar électronique. Contemporaine, dans sa volonté de questionner et
de décloisonner les savoirs. Contemporaine, voire en avance même sur
notre temps, par sa capacité à rendre, en une langue limpide, le savoir
accessible à ceux qui le cherchent, par son projet didactique auquel
seul le souci du "genre humain" et de son avenir donne sens et contenu.