
I- Présentation
Le Classicisme, courant esthétique regroupant
l'ensemble des ouvrages qui prennent comme référence esthétique les
chefs-d'œuvre de l'Antiquité gréco-latine.
Le terme a une définition
esthétique mais aussi historique, puisqu'en France l'« époque classique »
est la période de création littéraire et artistique correspondant à ce
que Voltaire appelait « le siècle de Louis XIV » ; il s'agit
essentiellement des années 1660-1680, mais en réalité la période
classique s'étend jusqu'au siècle suivant. Le classicisme en France est
un cas singulier : cette période a été appelée classique parce qu'elle
se donnait comme idéal l'imitation des Anciens, mais aussi parce qu'elle
est devenue une période de référence de la culture nationale.
C'est
aussi Versailles qui forge, vers 1660, l'idéal de « l'honnête homme »
qui se caractérise par une élégance à la fois extérieure et intérieure,
signe distinctif d'une société qui a érigé la discipline et l'urbanité
en principes de vie.
Au-delà de ces définitions historique et
esthétique, le sens du terme « classique » a été étendu jusqu'à désigner
tout écrivain dont l'œuvre semble propre à être étudiée dans les écoles
pour y servir de modèle. Dans un sens encore plus large, est classique
toute œuvre culturelle qui est devenue une référence: on dit ainsi
couramment de tel film qu'il est un classique.
Chaque littérature a
ainsi ses écrivains classiques. Il existe par ailleurs des périodes
littéraires qualifiées de classiques : « classicisme de Weimar » en
Allemagne (du voyage en Italie de Goethe en 1786 à la mort de Schiller
en 1805), « âge » de Dryden et de Pope en Angleterre, par exemple.
Nous parlerons ici du classicisme du Grand Siècle.
II- Classicisme et baroque
Heinrich
publia en 1898 un livre sur l'art italien du XVIe et du XVIIe siècle,
l'Art classique, dans lequel il opposait Classicisme et Baroque : d'un
côté la ligne droite, la noblesse et l'équilibre, de l'autre la courbe,
le mouvement et le foisonnement. D'un côté Raphaël et Poussin (les
classiques), de l'autre Michel-Ange et Bernin (les baroques).
La
notion de baroque ne sera introduite que plus tard dans l'histoire
littéraire française; elle permettra de nommer et de redécouvrir la
période historique située entre la Renaissance et le classicisme,
période placée sous le signe de l'irrégularité, du spectaculaire, de la
métamorphose, de l'éphémère, de l'illusion et de l'identité vacillante.
III- L'idéal classique
Au
XXe siècle, André Gide rappelle combien les règles imposées aux
écrivains classiques constituent le « cadre » propice à la maturation
d'œuvres harmonieuses, dans lesquelles forme et contenu se fondent en
une parfaite unité.
Les grands auteurs de l'époque, tels
Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, s'inspirent des Grecs,
Euripide, Aristophane, Théophraste, Ésope et des Latins, Plaute,
Térence, Virgile, Horace et Sénèque. La Bruyère s'inquiète, à la
première page des Caractères,
que tout soit dit : « En ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le
meilleur est enlevé ; l'on ne fait que glaner après les Anciens et les
habiles d'entre les modernes ». Cependant cette imitation considérée
comme une loi fondamentale de l'esthétique classique ne doit pas être
confondue avec le plagiat. Les « disciples » conservent dans leurs
œuvres cette part caractéristique de leur époque qui leur permet de
faire autre chose que du « Plaute ». de l'« Ésope » ou de l'« Euripide
», tout en gardant à ces derniers leur admiration. Dans ce sens, La
Fontaine affirme dans son « Épître à Huet » :
« Mon imitation n'est point un esclavage [...]
Je ne prends que le sens et le tour et l'idée
Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité ».
Le
culte des Anciens se double du souci d'instruire et de plaire. Pour
accéder à cet idéal, il faut remplir certaines conditions que les
théoriciens définissent. L'art s'apprend et se maîtrise et une œuvre
accomplie est l'aboutissement d'un long travail. C'est à ce prix que les
Classiques créent la beauté. La Fontaine reconnaît dans la « Préface »
de Psyché : « Mon principal but est toujours de plaire ». Cet objectif
est atteint quand l'écrivain se plie aux règles des différents genres
littéraires, qu'il apprend à en dominer les contraintes et, à travers
elles, à conquérir l'art de communiquer clairement ses idées. L'Art
poétique de Boileau (1674) inspiré de la Poétique
d'Aristote rend compte de cette perfection qui permet d'allier la
vérité d'une pensée et la justesse de son expression. Cet accord du fond
et de la forme ne se distingue pas de la beauté.
À ce précepte
s'ajoute l'attachement au naturel, vertu classique par excellence, qui
régit l'expression littéraire aussi bien que les comportements humains.
La prédominance du naturel ne peut être séparée d'un idéal de clarté qui
exige, à la fois, une pensée suffisamment limpide pour être totalement
communicable, et un langage suffisamment précis pour communiquer cette
pensée. À ce propos, Boileau écrit : « Ce que l'on conçoit bien s'énonce
clairement ».
Cet idéal littéraire coïncide avec un idéal humain de
mesure et d'équilibre. Une fable de La Fontaine, intitulée « Rien de
trop », illustre bien ce précepte dont Montaigne au XVIe siècle, avait
fait sa règle de vie. Molière fait dire à Philinte dans Le Misanthrope : « La parfaite raison fuit toute extrêmité ». Ainsi, les Classiques condamnent toute forme d'excès.
Donc,
à la stricte étiquette de la Cour et à une hiérarchie sociale nettement
définie, correspond l'ordonnancement des idées et de l'expression,
harmonieusement fondues. L'harmonie est le maître-mot qui sous-tend
l'idéal classique: harmonie entre l'éclat du règne et celui des arts,
harmonie d'une langue limpide au service d'une pensée lumineuse.
IV- Les « phares » de la littérature classique
C'est
dans le genre théâtral que se manifeste, dans son plus grand éclat, le
génie classique. Molière fait de la comédie un instrument d'analyse de
la société et des travers de l'homme. Le Cid
de Corneille (1636) est le point de départ pour l'application d'un code
théâtral à partir duquel les dramaturges élaboreront les règles qui
contribuent à la perfection du genre. La tragédie classique s'inspire
essentiellement de l'Antiquité greco-latine. Elle est régie par la règle
des trois unités qui impose une action unique, concentrée en un jour,
en un seul lieu, sans épisodes superflus. À cette cohésion, s'ajoute une
exigence de rigueur formelle puisque la tragédie comporte cinq actes,
écrits en vers alexandrins; le respect des bienséances et le souci de la
vraisemblance participent également du code de l'écriture théâtrale.
Rien de choquant ne doit être représenté sur la scène : ainsi, la mort
de Cléopâtre dans Rodogune de Corneille, se déroule dans les coulisses ;
le récit de Théramène, dans Phèdre, relate l'épisode de la fin violente d'Hippolyte.
Le
XVIIe siècle voit aussi la résurgence, après une longue éclipse, de
genres littéraires hérités de l'Antiquité : la fable, la satire, les
lettres, les maximes et les portraits. La Fontaine illustre
magnifiquement le premier dans ses Fables (1668-1678).
Boileau, émule d'Horace, écrit des Satires (1666-1668) qui trouvent un
grand succès. Mme de Sévigné (1626-1696) mêle dans ses Lettres les «
potins » de la Cour et des réflexions morales. Les Maximes de La Rochefoucauld (1664) et Les Caractères
de La Bruyère (1688) donnent à la critique sociale une pulsion nouvelle
et la transforment en satire. Ces deux ouvrages ouvrent la voie à
l'esprit de réforme du siècle suivant.
En revanche, l'époque
classique semble se désintéresser de la poésie lyrique. On peut,
cependant, relever que, chez Racine, le dilemme tragique s'exprime en un
lyrisme d'une grande pureté, que Corneille a utilisé les « stances »,
strophes où les héros exposent leur situation avec une profonde émotion
et que La Fontaine lui-même, au détour d'une fable, ose, de temps à
autre, une confidence.
La France du XVIIe siècle connaît encore
le multilinguisme, avec des parlers ou des accents régionaux et sociaux
très contrastés. Cependant, le français n'y est plus perçu comme une
langue « vulgaire » par rapport au latin, comme c'était encore le cas au
siècle précédent.
Reste à en fixer le bon usage, c'est-à-dire « la
façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément à la
façon d'écrire de la plus saine partie des auteurs du temps », comme
l'écrit Vaugelas dans ses Remarques sur la langue française (1647). De
nombreux ouvrages paraissent à la suite du sien, comme celui de Ménage, Observations sur la langue française
(1672). La fin du siècle voit paraître deux grands dictionnaires de la
langue française (Richelet, 1680 ; Furetière, 1690) avant celui des
Académiciens (1694).
V- Le déclin et les survivants
Vers
la fin du XVIIe siècle, les défaites militaires et la misère du royaume
ternissent l'éclat des dernières années du règne de Louis XIV. Les
problèmes politiques et sociaux l'emportent désormais sur l'idéal de
l'âge classique. La Bruyère et Fénelon critiquent la monarchie absolue.
L'autorité de la religion est remise en question par Bayle et
Fontenelle. De nombreus signes annoncent, dès la fin du siècle,
l'avènement de l'esprit nouveau.
La Querelle des Anciens et des
Modernes, vers 1680, souligne la rupture entre les tenants de l'art
classique, qui préconisent l'imitation des écrivains de l'Antiquité, et
les Modernes qui trouvent les Anciens « sans goût et sans délicatesse »,
comme l'affirmait sentencieusement Boisrobert en 1635.
Cependant,
l'idéal classique survit au XVIIIe siècle à travers des œuvres rigides
et formalistes, comme les tragédies de Crébillon (1674-1762) ou celles
de Voltaire, grand admirateur de Racine. Mais l'auteur de Zaïre
(1732) compense la pauvreté de l'analyse par les effets scéniques. En
accordant une grande place au pathétique extérieur, il ouvre la voie au
drame romantique.
De Lamartine à Baudelaire, en passant par Vigny
et Hugo, les poètes du XIXe siècle respectent les codes de la prosodie
classique. C'est avec Rimbaud que l'art poétique connaîtra une véritable
révolution dont se réclameront les poètes surréalistes.
Mais
l'idéal classique trouvera des défenseurs passionnés même au XXe siècle
avec André Gide, François Mauriac, Georges Bernanos et Julien Green,
héritiers d'une tradition inaugurée quelque trois siècles plus tôt par
le merveilleux roman de Mme de La Fayette, La Princesse de Clèves (1678).
Lumière sur la Querelle des Anciens et des Modernes.
VI- Conclusion
À
partir du classicisme, la réflexion intellectuelle, la recherche de la
perfection formelle et la vie sociale cessent d'apparaître comme des
sphères séparées. Bien plus qu'un mouvement esthétique, le classicisme
apparaît comme une véritable vision du monde, où « tout n'est qu'ordre
et beauté ».
C'est, finalement, à un critique contemporain,
Jean-Claude Tournand, qu'on peut emprunter ce jugement sur le Grand
Siècle: « Dans la mémoire des Français, le XVIIe siècle joue un peu le
rôle d'une référence par rapport à laquelle on juge tout le reste,
comme, avant le classicisme, on jugeait tout par rapport à l'Antiquité.
Cela tient peut-être au fait que, par rapport aux siècles qui l'ont
précédé, il inaugure les temps modernes. Mais on peut croire aussi qu'en
dépit des luttes qui ont marqué son histoire il évoque la pensée d'une
certaine cohésion: l'approche, par différentes avenues, d'un commun
idéal de perfection ».
DU BAROQUE À LA RIGUEUR CLASSIQUE
L'importance
de la raison au XVIIe siècle conduit parfois à considérer que la
poésie, expression de la sensibilité, y joue un rôle mineur. Mais si le
développement du Classicisme, à partir de 1661, laisse moins de place au
lyrisme personnel, le genre poétique est illustré, dans la première
moitié du siècle, par les poètes baroque et précieux. Il prend ensuite
une forme plus rigoureuse, privilégiant des orientations critiques et
didactiques.
Baroque et Préciosité
Ces deux courants ne
peuvent être définis et compris qu'en relation avec les données
politiques et sociales de la première moitié du siècle.
Un contexte peu stable
Un
premier phénomène d'instabilité est à rattacher à la situation
politique. Les deux régences de Marie de Médicis (1610-1617) et d'Anne
d'Autriche (1643-1661) constituent des interrègnes parfois agités par
des mouvements d'opposition comme celle de la Fronde (1648-1652), et ce,
en dépit des efforts de rigueur de Richelieu et de Mazarin.
Par
ailleurs, la fin officielle des guerres de religion, avec la
promulgation de l’Edit de Nantes en 1598, ne met pas un terme définitif
aux troubles civils. L'assassinat d'Henri IV (1610) révèle la
persistance d'un fanatisme latent. Des combats ont lieu à Montauban
(1621) et à La Rochelle (1626-1627), villes détenues par les
protestants.
Enfin, l'essor du courant libertin , qui remet en
question l'existence de Dieu et refuse les contraintes religieuses et
sociales, sème le trouble dans les esprits et rend plus fragiles les
croyances. Dans un environnement aussi perturbé, les certitudes du
savoir et les découvertes nouvelles se trouvent ébranlées. Les idées
humanistes semblent battues en brèche par des exemples de comportements
humains relevant de l'intolérance et de la barbarie. C'est dans ce
climat général que naît, dès la fin du XVIe siècle (vers 1580 environ),
le courant dit baroque, suivi par le développement des salons* et de la
poésie précieuse.
Le Baroque
Il doit son nom à un mot
portugais, « Barocco », qui signifie irrégulier et s'appliquait à des
perles naturelles. Le courant baroque est en effet caractérisé par des
thèmes et des formes qui expriment l'instabilité, l'irrégularité, le
foisonnement, le passage. Le sentiment de la fragilité de la vie associé
au goût nostalgique pour ses richesses, paysages, fruits, fleurs,
émotions, conduit les poètes et les peintres à privilégier l'expression
d'une sensualité à la fois épanouie et mélancolique. Chez Saint-Amant,
dans le poème “Plainte sur la mort de Sylvie”, Poésie 1629, le ruisseau
se trouve associé au temps et à la mort. L'art cherche à saisir ce qui
s'échappe, eau, fumée, nuages, lumière, rêves, mouvement. Les poètes et
les peintres observent avec fascination des jeux de miroirs et de
métamorphoses qui se rattachent au fantastique et tendent dans leurs
oeuvres la complexité du trompe l'oeil, le charme des illusions, les
dangers des apparences. En peinture se développe le thème des Vanités,
qui rassemblent les objets de la vie et le rappel symbolique, sous la
forme d'un crâne, de la mort qui attend les humains. Clairs-obscurs,
antithèses, métaphores et images jouent un rôle à la fois révélateur et
créateur.
La Préciosité
Considérée comme un avatar du
baroque, la Préciosité se manifeste d'abord comme une réaction à la
grossièreté de la cour d'Henri IV et de celle de la première Régence,
peu portées sur les raffinements culturels. Les nobles cultivés et
certains bourgeois prennent l'habitude de se réunir dans des salons
animés par des femmes, la marquise de Rambouillet ou Mademoiselle de
Scudéry, auteur de romans précieux. La recherche d'un raffinement du
langage conduit à remodeler le vocabulaire rejet des termes considérés
comme « bas » au profit de periphrases, complexes, parfois obscures,
mais compréhensibles par les « initiés ». La grande préoccupation de ces
salons est la littérature dans ses relations avec l'expression de
l'amour. Ainsi s'élaborent de nouvelles règles dans la ligne de la
courtoisie médiévale: parcours difficile imposé aux « parfaits amants »
selon les conventions de la Carte du Tendre (peinture ci-dessus) ... analyse subtile des sentiments, créations poétiques associant les
nouveautés du langage aux symboles empruntés à la mythologie, jeux
littéraires comme les maximes ou les proverbes.
Étroitement liés à un
contexte caratérisé par l'instabilité, ces deux courants disparaissent à
mesure que se met en place la centralisation politique. Avec l'ère des «
doctes » et des règles, c'est une littérature plus codifiée qui
s'élabore. On entre alors dans le Classicisme.
Le Classicisme
Les
formes nouvelles de la littérature s'expliquent par une volonté
générale d'organisation et de centralisation. D'abord politique,
celle-ci s'étend rapidement à tous les domaines culturels.
La centralisation politique
À
la mort de Mazarin, en 1661, Louis XIV, qui a vingt-trois ans, exerce
seul le pouvoir en affirmant une nette volonté de réduire toutes les
formes d'opposition. Développant la vie de cour à Versailles, il y
attire les nobles et les retient par des faveurs et des pensions, comme
l'analyse avec lucidité Saint-Simon. Il mène parallèlement une lutte
contre les protestants, allant jusqu'à révoquer l'Édit de Nantes en
1685. Pour ce qui est des Jansénistes , ils perdent leur monastère de
Port-Royal en 1709, par décision royale, et leur doctrine est interdite.
La politique centralisatrice du Roi-Soleil se manifeste aussi à
l'extérieur du royaume à travers des guerres qui ont pout objectif
l'annexion de territoires, la réduction des ambitions d'autres États, la
consolidation des frontières.
La centralisation culturelle
Avec
Louis XIV, la culture devient une affaire d'État. Le roi protège les
artistes et les pensionne; il leur revient en échange de chanter sa
gloire et celle du régime, même lorsqu'ils n'en ont pas la charge
officielle, comme Racine et Boileau, tous deux historiographes . C'est à
son instigation que se développent de nombreuses académies, celle des
Inscriptions et Belles-Lettres en 1663, celle des Sciences en 1666.
Elles permettent au pouvoir d'exercer une influence sur la pensée par le
biais de réglementations qui sont celles des Doctes . En ce qui
concerne la poésie, ces différents facteurs expliquent une évolution
vers la satire, les fables, les arts poétiques, genres plutôt
didactiques, au détriment de l'inspiration lyrique.
Des orientations poétiques nouvelles
L'importance
accordée à l'Antiquité dans l'inspiration oriente la poésie vers des
genres qui existaient déjà mais qui restaient peu imités. La Fontaine
développe et perfectionne la fable en s'inspirant d'Esope et de Phèdre.
S'il y fait apparaître son goût personnel pour la nature, c'est surtout
dans une perspective de critique morale et sociale qu'il les compose:
mise en scène de la cour autour du roi lion, satire des comportements
humains masqués par l'emploi des animaux. La présence constante de
moralités, comme dans les contes, rappelle la vocation éducative de ces
textes dont la métrique et l'écriture relèvent d’une grande virtuosité.
Boileau, de son côté, reprend les tendances à la fois narratives,
descriptives et critiques de la satire latine. La vie sociale, les
embarras de la ville sont des thèmes qui associent l'inspiration antique
(Horace, Juvénal) à une observation précise et sévère de la vie
contemporaine. Son Art poétique enfin est l'illustration la plus
efficace des tendances de l'époque à la codification et à l'élaboration
de règles. Il y rappelle, de manière injonctive et didactique, ce qu'il
faut respecter pour composer chacun des genres représentés
traditionnellement par les Muses. Le poète est défini comme un être
inspiré par un souffle divin, qu'il soumet à la rigueur d'un travail
acharné: trouver le mot juste, respecter les règles, utiliser une langue
précise et claire. La poésie perd alors en spontanéité ce qu'elle gagne
en perfection formelle. C'est peut-être ce qui explique que le siècle
suivant ne soit guère un siècle réellement «poète ». Si l'on en croit
Diderot, seuls de grands événements pourront réveiller l'enthousiasme et
le génie poétiques.
De la morale à la contestation
Tandis
que le roman évolue de l'héroïsme à l'analyse psychologique, que le
théâtre connaît un développement qui le conduit à son apogée, le XVIIe
siècle littéraire voit apparaître des genres nouveaux: traités, lettres,
maximes, portraits, mémoires. Ils sont caractérisés tantôt par leur
brièveté, tantôt par leur forme fragmentaire ou inachevée. Leur succès
est représentatif d'orientations nouvelles, qui ne refusent pas
l'héritage de la Renaissance, humanisme et respect de I'Antiquiré, mais
qui correspondent à un ton et à une écriture libres, souvent critiques.
Avec pour thèmes essentiels la nature et la condition humaine, dans une
perspective morale, ces nouveaux genres participent à l'élaboration de
l'idéal de l'honnête homme. A la fin du siècle cependant, la querelle
des Anciens et des Modernes illustre l'évolution de l'inspiration et des
mentalités la réflexion morale s'efface au profit de la critique
sociale.
La persistance de l'influence antique
Le respect
de l'Antiquité fait partie d'un héritage humaniste dont la prose non
romanesque porte la marque. L'importance des « humanités » dans
l'éducation des classes favorisées fait que la vie intellectuelle
(milieux littéraires et artistiques, salons) est imprégnée de références
à la culture latine et grecque. Cette influence touche autant
l'inspiration que la composition (la dispositio latine). La rhétorique
antique sert de modèle aux traités de Descartes et aux discours de
Bossuet, avec une exigence de clarté et de rigueur empruntées à
l'éloquence et à l'histoire romaines (Cicéron, Tacite, Tite-Live).
Les
courants philosophiques de l'Antiquité, stoïcisme et épicurisme ,
exercent une forte influence sur la pensée. Le stoïcisme enseigne les
valeurs de l'héroïsme, du courage et de la volonté, que l'on trouve dans
le Traité des passions de Descartes (1649). Ces qualités caractérisent
les héros historiques et littéraires de la première moitié du siècle.
L'épicurisme trouve un écho dans les préoccupations d'une société dont
la vie devient un peu plus raffinée sous le règne de Louis XIV, et se
développe dans les milieux libertins.
L'omniprésence de
l'Antiquité se révèle enfin dans une admiration visible dans les choix
lexicaux, thématiques, culturels. Les personnages des portraits de La
Bruyère portent des noms grecs. L'auteur lui-même affirme n'être que le
traducteur de l'écrivain grec Théophraste. Lorsqu'il compose un traité
d'éducation à destination du jeune duc de Bourgogne, petit-fils de Louis
XIV, Fénelon met en scène le fils d'Ulysse, Télémaque, accompagné de
Mentor, qui est l'incarnation de la déesse Athéna. Quant à Boileau, dans
les Réflexions sur Longin, il affirme avec force la valeur jugée
indiscutable des oeuvres d'Homère, Platon, Cicéron et Virgile.
Les
genres non romanesques se rejoignent ainsi autour d'une première
caractéristique commune, la seconde étant leur intérêt pour la nature
humaine.
Une réflexion sur la nature et sur la condition humaine
Dans
des perspectives différentes, et à travers des approches diverses,
c'est là le thème commun aux Pensées de Pascal, aux Sermons de Bossuet,
aux Maximes de La Rochefoucauld, aux portraits de La Bruyère, à la
pensée cartésienne, aux correspondances diverses qui jalonnent le
siècle.
L'image de l'homme pensant, doué d'un raisonnement qui
fait sa force, y est prépondérante. Mais elle est complétée par
l'analyse des caractères qui expliquent la faiblesse humaine et font de
lui un “roseau pensant” (Pascal): passions, soumission aux modes,
présence des puissances trompeuses comme l'imagination ou
l'amour-propre, qui entrent en conflit constant avec la raison,
incapacité de maîtriser le temps. Le tableau dressé par Pascal est
inquiétant errance entre deux infinis, recours au divertissement pour
oublier l'angoisse d'une condition mortelle.
Constat pessimiste
qui doit conduite l'homme vers Dieu, pour Pascal, avertissement qui doit
le faire renoncer aux fausses valeurs, pour Bossuet, la réflexion
moraliste sur l'homme donne de la condition humaine une image désabusée
qui dépasse toujours l'individu pour accéder au général. Elle englobe
les interrogations sur le salut, très incertain dans la perspective
janséniste, qui développe la théorie de la prédestination seuls quelques
élus prédestinés (désignés à l'avance) seront sauvés. Cette réflexion
porte également sur le « sens de la vie », comme en témoignent les
correspondances, en particulier celle de Madame de Sévigné. Elle conduit
à une morale de l'austérité ou encore au sentiment - par exemple celui
des libertins comme le Don Juan de Molière - que la croyance religieuse
est une entrave à la liberté et aux plaisirs de la vie dans cette
perspective, seule une conception rationaliste du monde permet de vivre
selon ses désirs.
La prose non romanesque semble ainsi se mettre au
service d'une analyse à la fois morale et psychologique de l'être humain
considéré dans sa généralité plus que dans sa réalité historique. Les
genres dits « mondains » participent pourtant - et par leur nature même -
à l'élaboration d'un idéal représentatif du siècle, l'honnête homme.
L’honnête homme (version plus complète plus bas)
Les
genres prosaïques non romanesques complètent le portrait d'un homme
idéal, intégré à la vie sociale, que tracent le roman, le théâtre, les
fables. Mais ces genres, mondains (en ce que leurs auteurs appartiennent
souvent aux classes favorisées), participent à ce portrait a contrario,
en apportant des critiques à partir desquelles se dessine l'idéal.
On
le perçoit clairement dans les portraits de La Bruyère inspirés par les
personnages de la cour, facilement identifiables pour les
contemporains, ils mettent en évidence des traits critiquables et
dénoncent des comportements excessifs au point d'en être ridicules. Le
portraitiste rejoint ainsi Molière mettant en scène les excès pour mieux
faire comprendre la valeur de la modération.
Au-delà des individus,
les groupes sociaux sont également visés, comme chez Madame de Sévigné,
La Rochefoucauld ou le cardinal de Retz. L'utilisation du « regard
étranger » dans la critique des courtisans, les effets d'attente et de
surprise dans certaines lettres, la mise en situation presque théâtrale
sont autant de oyens d'attirer l'attention des lecteurs sur les aspects
négatifs et outrés des moeurs de la cour. A une époque où tout se trouve
régenté et codifié par l'entourage royal, la manière de s'habiller
comme celle de penser, le « bon goût », où l'avis du Roi-Soleil décide
du succès ou de l'échec d'une oeuvre, la dénonciation de l'hypocrisie et
de la soumission contribue à l'établissement de valeurs différentes.
L'honnête
homme se définit ainsi par le refus de moeurs et de pseudo-valeurs
pourtant abondamment illustrées et incarnées dans la vie de cour. Le
terme « honnête » fait référence à une générosité et à une courtoisie
qui refusent le mensonge et l'ostentation, comme le rappelle Madame de
Sévigné dans sa lettre “Le roi se mêle depuis peu de faire des vers”.
L'idée de modération et de naturel se révèle dans l'autoportrait de La
Rochefoucauld . La véritable sociabilité est à l'opposé des mondanités
flatteuses de la cour et de la cruauté qui règle les rapports sociaux.
Inscrits
dans le temps et dans l'histoire, les genres prosaïques non romanesques
contribuent ainsi à la mise en place d'une critique qui s'oriente vers
la contestation. La querelle qui marque la fin du siècle et le début du
suivant en est l'illustration.
La querelle des Anciens et des Modernes
L'origine
de cette « bataille » littéraire, qui oppose les partisans de
l'Antiquité aux adeptes du progrès, est la question du goût, de la
pérennité des oeuvres et donc de la nature de leur inspiration et de
leur relation avec le public. Au-delà de la querelle sut les textes,
l'enjeu est l'évolution, le progrès. Le débat est donc historique et
culturel. Il est aussi politique. Il met face à face deux groupes. Les «
Anciens» comme Boileau, La Fontaine, La Bruyère, restent
inconditionnels de l'admiration de l'Antiquité, prise définitivement
comme modèle, et inégalable. Les « Modernes » regroupent Perrault,
Fontenelle, Bayle, Saint-Evremond. Entre les deux groupes s'échangent de
nombreux textes polémiques L’Epître à Huet (1687) de La Fontaine, la
Digression sur les Anciens et les Modernes (1688) de Fontenelle, les
Réflexions sur Longin (1694) de Boileau, les Parallèles des Anciens et
des Modernes (1688-1697) de Perrault. Mais la querelle se termine sur la
victoire des « Modernes », ce qui n'étonne pas, compte tenu de son
caractère historique. La présence de Bayle et de Fontenelle parmi les
vainqueurs est significative. Partisans de l'esprit d'examen , qui
refuse la croyance aveugle dans la tradition et le principe d'autorité,
ils ouvrent la voie à une pensée nouvelle, qui ne refuse pas l'Antiquité
mais ne la considère plus comme modèle unique. La querelle est ainsi
révélatrice d'une volonté et d'une nécessité de se libérer de certaines
contraintes du passé pour ouvrir la voie à l'évolution.
On peut ainsi
observer que les genres qui n’appartiennent pas à la f'ïctfon ont joué,
tout au long du siècle, des rôles multiples. Représentatifs d'une
vocation didactique et apologétique de la littérature, ils illustrent
également la vie sociale à travers leur caractère mondain. Ils
apparaissent donc comme des témoignages historiques de l'époque,
l'occasion d'une réflexion intemporelle sur l'homme et les supports
d'une contestation sociale amplement développée au siècle suivant.
L’honnête homme au XVIIe siècle
Un homme agréable et ouvert
i
L'honnête homme » : combien de fois trouve-t-on cette expression sous
la plume des écrivains du XVIIe siècle, en oarticulier dans les ouvrages
de Nicolas Faret (voir p. 82) et du chevalier de Méré (voir p. 267) qui
y consacrent l'essentiel de leurs analyses ! Il ne faut pas s'y
tromper. Sa signification est bien éloignée de celle qu'on lui donne
couramment de nos jours. Cette formule sert alors à désigner un idéal,
celui de l'homme du monde, de l'homme de cour. Elle renvoie à un
comportement social.
L'« honnête homme », c'est d'abord celui qui
sait briller en société. Il veut plaire, séduire. Il est passé maître
dans l'art d'être agréable. Ses manières sont raffinées, ses vêtements
élégants, mais d'une élégance qui évite de tomber dans l'excès. Il
possède le talent de la conversa¬tion : il ne se met jamais en avant,
mais, au contraire, permet aux autres de s'exprimer, souligne, au
passage, la ustesse d'une idée, le bonheur d'une expression. Il montre
ainsi son ouverture d'esprit, sa capacité à s'effacer, à dominer son
amour-propre, son égoïsme. Il lui faut, en toutes occasions, offrir un
visage détendu, souriant, ne pas infliger le spectacle de sa mauvaise
humeur ou de son irritation. Il a le sens de l'humour, de la
plaisanterie, mais d'une plaisanterie fine qui fait sourire plutôt que
rire.
Une grande capacité d'adaptation
Cette
manière de se comporter en société ne s'improvise pas : elle suppose à
la fois un sens aigu de l'observation et une grande capacité
d'adaptation. L'« honnête homme » excelle à juger une assemblée, à
apprécier avec exactitude sa composition et ses dispositions. C'est là
une condition indispensable pour pouvoir faire bonne figure dans tous
les milieux et en toutes circonstances.
L'« honnête homme » connaît à
merveille son monde et sait adapter son comportement à la personnalité
de celui à qui il s'adresse. Il n'aura pas la même attitude avec un
cardinal, un maréchal ou une jeune coquette. Il n'abordera pas non plus
les mêmes sujets de conversation, mais cherchera ce qui peut intéresser
son interlocuteur : au cardinal, il parlera théologie, il questionnera
le maréchal sur sa dernière campagne, il tiendra à la jeune coquette des
propos galants. Cette souplesse d'esprit est la marque de deux qualités
essentielles : le respect des autres et la tolérance.
Naturel et simplicité
L'«
honnête homme », dans cette adaptation continuelle, doit avoir la
nature pour guide : c'est en en tenant sans cesse compte qu'il pourra
s'adapter aux autres, qu'il adoptera le comportement adéquat. Mais il
lui faut éviter que cette indispensable adaptation ne détruise sa propre
nature. Il doit, à tout prix, rester naturel, empêcher que sa
personnalité ne soit pervertie par des artifices : être agréable,
naturellement, sans chercher à l'être, telle est sa règle de conduite
(voir Méré, texte, p. 268).
Tout son comportement répond à cet
impératif fon¬damental. Il proscrit l'affectation, ne cherche pas à
paraître ce qu'il n'est pas, s'efforce d'être simple, refuse
l'exagéra¬tion, défend les positions du juste milieu : dans le théâtre
de Molière, les personnages excessifs prêtent à rire et connaissent
l'échec, tandis que les partisans de la mesure suscitent la sympathie et
réussissent dans leurs projets (voir p. 211).
Le rejet du pédantisme
La
conception que l'« honnête homme » a du savoir est directement la
conséquence du rôle qui est le sien. La diversité des milieux qu'il
fréquente l'oblige à dominer un vaste champ de connaissances. Il possède
des lumières sur tous les sujets. Mais il ne doit surtout pas ennuyer.
Il sait qu'au cours d'une conversation il a affaire à des personnes
inégalement averties des domaines abordés. Il lui faut donc éviter une
spécialisation excessive, une technicité trop grande, fuir le didactisme
et le pédantisme. Là encore, il doit s'adapter à son auditoire.
Les
écrivains qui s'adressent au public des salons sont bien conscients de
cet impératif. En adoptant des formes plaisantes pour exposer leur
pensée, La Rochefoucauld, avec la maxime, le chevalier de Méré, avec la
présentation détendue et familière des idées, ou Madame de Sévigné, avec
la lettre, font partie de la grande famille des « honnêtes gens ».
Cf. aussi l'article suivant