La Fontaine : Fables,
éléments de présentation
Les morales
"Du temps d'Ésope la fable était contée simplement; la moralité séparée, et toujours ensuite",
écrit La Fontaine dans sa préface du premier recueil. Il remarque que
déjà Phèdre « ne s'est pas assujetti à cet ordre ». Lui encore moins.
On note une grande variété dans les rapports entre la « moralité » et
le récit : pas de morale du tout (VIII, 2 ou XI, 8), morale en tête
(VII, 2), morale à la fois en tête et à la fin (VIII, 17 ou VIII, 1),
morale répartie en divers points du corps même de la fable (VIII, 14 ou
VIII, 27). On repérera aussi le procédé de la morale-énigme : le
narrateur s'interroge sur la portée d'un récit ou même hésite sur les
leçons qu'il comporte (VII, 3 ou VIII, 7). Tout cela - et surtout le
dernier procédé - confère aux Fables de La Fontaine l'allure d'une conversation. C'est d'ailleurs un trait général de la littérature du XVIIème
siècle de se présenter volontiers comme une causerie dans laquelle les
récits apparaissent en "abyme". Plusieurs traits concourent à donner
cette impression. Le narrateur peut s'adresser à une personne précise
(dédicataires comme Mme de Montespan ou Mme de La Sablière). Il peut
instaurer des dialogues avec le lecteur (L'Homme qui court après la Fortune et l'Homme qui l'attend dans son lit, la fin de La Mort et le Mourant, ou encore Le Loup et le Chasseur)
ou révéler sa présence dans le récit comme une véritable « intrusion
d'auteur ». Celle-ci peut être de pure forme et n'engager pas vraiment
l'auteur (voir le début du Mal marié), mais il arrive aussi qu'elle prenne la valeur d'une confidence élégiaque (Les deux Pigeons, Le Songe d'un habitant du Mogol). Allure
de conversation poussée plus loin encore quand La Fontaine s'éloigne de
la structure « officielle » de la fable pour se lancer dans des
dissertations plus ou moins sinueuses (Un animal dans la lune, L'Horoscope, La Souris métamorphosée en fille, et à plus forte raison Le Discours à Mme de La Sablière.) Enfin des réflexions inattendues, insolites, peuvent interrompre le développement (ainsi pour le fameux "Mais un fripon d'enfant, - cet âge est sans pitié " des Deux Pigeons).
Ici comme ailleurs, la fantaisie semble donc régner, au gré de
l'humeur et de l'écriture, justifiant qu'on puisse hésiter à qualifier
vraiment La Fontaine de moraliste. On connaît les critiques de Rousseau
: et si l'enfant concluait de la fable Le Corbeau et le Renard qu'il n'y a rien de mieux à faire que de devenir flatteur ? En fait, le malentendu persiste sur 1e mot "morale". Au XVIIème
siècle, la morale n'était pas normative, elle était, conformément à
l'étymologie, la "science des mœurs", et les mœurs étaient, selon la
définition de Furetière, les "habitudes naturelles ou acquises suivant lesquelles les peuples ou les particuliers conduisent les actions de leur vie". Autrement dit, la "morale" du XVIIème
siècle ressemble plus à notre psychologie et à notre sociologie qu'à
notre morale. D'autre part la morale traditionnelle du genre de la
fable, si morale il y a, est une morale de petites gens (la légende
fait d'Ésope un esclave), obligés, pour survivre, à une grande
prudence, et qui peuvent difficilement s'offrir la "générosité" d'une
morale aristocratique. Si l'on veut déterminer quelle est la grande
leçon des Fables, on exprimera donc toujours une sorte de bon
sens populaire, conforme d'ailleurs au « juste milieu » des classiques,
prônant réalisme et modération.
Ce réalisme est en effet le produit d'une sagesse moyenne, rebelle à tous les principes d'erreur : "L'homme est de glace aux vérités; / Il est de feu pour les mensonges" (IX, 6). C'est de cette disposition générale qu'il faut toujours se défendre. Elle prend la forme des préjugés (Les Devineresses), de la "vaine curiosité" (voir La Tortue et les deux Canards,
où il est dit que l'imprudence, le babil, la sotte vanité et la
curiosité appartiennent tous au même "lignage"), et surtout de la
présomption (Le Coche et la Mouche, Le Rat et l'Éléphant).
Connaître ses limites, se défier d'autrui et de soi-même, ne pas se
plaindre au Destin de maux dont on est soi-même responsable (L'Ingratitude et l'Injustice des hommes envers la Fortune),
voilà bien les caractères essentiels de ce réalisme par lequel l'homme
doit savoir prendre sa juste place dans le monde et parmi ses
semblables.
L'autre leçon la plus courante concerne la mesure. Le précepte "Rien de trop", traduit du meden agan
des Stoïciens (Maxime inscrite sur le temple de Delphes incite les
hommes à garder la juste mesure en toute chose), revient sans cesse
dans les Fables sous diverses formes. Il ne s'applique pas
seulement à la cupidité ou à l'ambition, mais à des domaines plus
surprenants où il prend une couleur amère, voire choquante. En amitié
par exemple, où il souligne qu'elle peut avoir ses excès et ses dangers
(L'Ours et l'Amateur des jardins); dans la sagesse et la prudence (Les deux Aventuriers et le Talisman); dans les "beaux sentiments" aussi (Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte). En fin de compte, les Fables
offrent une image de l'homme et des conseils peu exaltants, - ce en
quoi La Fontaine est en accord avec l'ensemble des moralistes de son
époque et, plus généralement encore, avec l'ensemble de la littérature
classique, plutôt pessimiste et sceptique sur la nature humaine.
Les discours
La Fontaine n'est pas un philosophe et ne prétend pas l'être. Mais
c'est un amateur de philosophie, comme le montrent souvent des
allusions plus ou moins précises aux doctrines (ainsi l'allusion un peu
ironique au platonisme au début du Mal marié, l'allusion à la thèse cartésienne des animaux-machines dans Les Obsèques de la lionne).
Dans quelques cas (rares mais importants), il se lance dans un vrai
discours philosophique, mais on parlera mieux ici d'une « ambiance
philosophique » des Fables. Ces discours constituent en effet
des exemples de poésie didactique où l'art de condenser en vers des
raisonnements philosophiques parfois techniques a pour but d'y
intéresser les "honnêtes gens". On y repère trois sujets principaux :
outre la question de l'âme des bêtes, la critique de l'astrologie y est
assez fréquente. Déjà présente dans le premier recueil (L'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits), elle est reprise avec plus de précision dans L'Horoscope et peut être rapprochée de celle d'autres formes de divination (voir Les Devineresses). Ce discours n'est pas sans contradictions. La Fontaine distingue bien astrologie et astronomie : dans Démocrite et les Abdéritains, il fait l'éloge de cette dernière et plus généralement de la science (voir aussi L'avantage de la Science). Mais, dans Le Songe d'un habitant du Mogol,
le fabuliste affirme que nos destins (en même temps que nos mœurs)
sont conditionnés par les astres. Simple thème poétique ? Hésitation ?
Nuance qui consisterait, selon certains commentaires, à accorder à
l'étoile sous laquelle on naît une certaine influence, tout en niant
qu'on puisse établir des prédictions précises ? Il reste difficile de
trancher. Tout aussi imprécise est la troisième question philosophique
agitée dans ce recueil, qui concerne les erreurs des sens. Elle
appartient au vieux procès entamé contre la raison, susceptible d'être
leurrée par les perceptions sensorielles. Tout le début d'Un animal dans la lune
est consacré à cette question, et fait état de deux opinions opposées
(dans les notes de son édition, G. Couton a établi que La Fontaine se
réfère ici aux thèses de Gassendi et de Malebranche, sans se prononcer
davantage).
Quant à l'idéologie des Fables, on s'accorde pour la rattacher à
cette forme modernisée d'épicurisme qu'était le gassendisme,
c'est-à-dire la philosophie de Gassendi (1592-1655) et de son disciple
Bernier, auteur d'un Abrégé de la philosophie de M. Gassendi (1674), familier du salon de Mme de La Sablière. Les discussions entre les commentateurs des Fables
ne portent guère que sur la plus ou moins grande précision des
emprunts faits par La Fontaine à ces philosophes. "Le plus bel esprit
de la Grèce", avait dit La Fontaine d'Épicure dans l'Hymne de la Volupté qui termine l'histoire de Psyché :
"J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout ; il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique".
De même, dans la fable Démocrite et les Abdéritains,
il proclame son admiration pour Démocrite, "maître d'Épicure". De
fait, et sans qu'il faille trop préciser (La Fontaine est éclectique),
on retrouve dans les Fables certaines idées-forces de l'épicurisme. On notera cet hédonisme notamment dans Le Loup et le Chasseur, où La Fontaine fait du verbe jouir le résumé de son art de vivre, et dans Le Songe d'un habitant du Mogol ("J'aurai vécu sans soins , et mourrai sans remords"). La volonté de suivre la nature (voir notamment la fable L'Éducation) entraîne la condamnation de l'ascétisme stoïcien qui fait "cesser de vivre avant que l'on soit mort" (Le Philosophe Scythe)
Mais la morale de la modération se rattache, elle aussi, à
l'épicurisme en même temps qu'à la vieille sagesse traditionnelle des
fables. Quant au développement sur la résignation (La Mort et le Mourant), il vient tout droit de l'épicurien Lucrèce.
La Fontaine n'est pourtant pas un épicurien tout à fait orthodoxe.
D'abord en raison de son indulgence pour l'amour. L'authentique sagesse
épicurienne tenait l'amour pour un facteur de troubles dont le sage
avait intérêt à se tenir éloigné. La Fontaine dénonce bien ses dangers
("Amour, tu perdis Troie", s'écrie-t-il plaisamment dans Les deux Coqs; voir aussi Le Berger et le Roi), mais il écrit aussi "Plus d'amour, partant plus de joie" (Les Animaux malades de la peste) et, surtout, dit sa nostalgie du "temps d'aimer" dans Les deux Pigeons. D'autre part, cet épicurisme est singulièrement christianisé : La Fontaine n'exclut pas en effet l'idée de la Providence (Jupiter et les Tonnerres), incompatible avec l'épicurisme antique, résolument matérialiste.
Peut-on conclure de ces remarques une certaine inconséquence de La
Fontaine au plan philosophique ? Il n'est surtout rien moins qu'un homme
de système, soucieux de suivre son humeur et sa fantaisie. Il peut
avoir, comme Montaigne, « essayé » sa pensée au fil des thèmes et
proposé au lecteur une variété d'opinions manifestant son scepticisme
Mais il appartient aussi à un siècle pétri d'antiquité et soucieux de
vulgariser les doctrines dans un contexte plaisant.
Les thèmes politiques
Pour déterminer les idées politiques de La Fontaine, il est difficile
d'éviter les anachronismes : il s'inspire des fables antiques, dont le
genre populaire commande à l'égard des grands et des gouvernants une
sagesse prudente teintée d'irrévérence ou d'une résignation sans
illusions. La Fontaine appartient en outre à des milieux de mécontents
ou de mal aimés du pouvoir, mais il prend soin de plaire au roi en
manifestant dans bien des cas son accord avec sa politique. Il est
difficile aussi de saisir toutes les allusions, ce qui supposerait une
connaissance singulièrement détaillée de l'histoire du XVIIème
siècle et l'exacte détermination de la date de composition de chaque
fable. Le lecteur moderne doit donc faire preuve ici de prudence, comme
à l'égard d'ailleurs de tous les écrivains de l'Ancien Régime, obligés
de dire les choses à demi-mot.
D'abord La Fontaine, comme plus tard La Bruyère, est fidèle à l'idéal horatien de l'aurea mediocritas (oxymore : médiocrité d'or), qui lui paraît constituer un idéal de simplicité et de modestie. On examinera ici Le Savetier et le Financier et la conclusion du Songe d'un habitant du Mogol. L'affirmation
de la supériorité du savoir et du talent sur la richesse ne constitue
pas en soi un réquisitoire, mais elle permet au fabuliste d'oser
quelques critiques sur la dilapidation des deniers publics (Le Chien qui porte à son cou le dîné de son maître) et sur les grands seigneurs : ils n'ont souvent aucun talent (Le Singe et le Léopard) et sont parfois cruels (L'Homme et la Couleuvre ). La Cour est singulièrement visée, panier de crabes flagorneurs et hypocrites, par exemple dans Le Lion, le Loup et le Renard ou dans Les Obsèques de la Lionne. Ce n'est pas, d'ailleurs, que le fabuliste accorde au peuple plus de confiance : il apparaît versatile et inconstant dans La Tête et la Queue du Serpent et dans Le Pouvoir des fables; l'ironie frappe d'autre part le "Vox populi, vox Dei" dans Démocrite et les Abdéritains.
Au sujet du monarque, on pourrait être surpris de l'audace de La
Fontaine, mais en fait les remarques satiriques, savamment dispersées,
mêlées de plaisanteries, prenaient appui sur des fables
traditionnelles où ce discours était convenu. Si le Roi paraît injuste
dans Les Animaux malades de la Peste (voir aussi la conclusion de la fable Le Chat, la Belette et le petit Lapin et Le Milan, le Roi et le Chasseur), peu intelligent dans Les Obsèques de la Lionne,
sur certains points, cependant, La Fontaine va tout à fait dans le
sens du pouvoir : les attaques contre les astrologues et les
devineresses s'inscrivent dans une lutte officielle contre les "fausses
sciences"; les critiques de la magistrature font écho aux réformes de
la justice voulues par le roi (L'Huître et les Plaideurs). Au
fond, l'attitude la plus générale de La Fontaine se prononce pour une
réserve distante à l'égard de la politique : ainsi dans Le Lion, le Singe et les deux Ânes, où l'on voit le singe s'abstenir d'aborder devant le roi les problèmes les plus épineux.
En politique extérieure, La Fontaine, comme beaucoup d'écrivains de
son époque, allie, là aussi, deux réflexes logiquement contraires : un
chauvinisme qui le fait applaudir aux victoires de Louis XIV et un
pacifisme réel. On le voit ainsi soutenir l'effort de guerre voire les
volontés hégémoniques de la France dans Le Bassa et le Marchand ou dans Le Rat qui s'est retiré du monde. On le voit, au contraire, ardemment pacifiste dans l'évocation attristée des jeunes gens morts au combat (La Mort et le Mourant) et manifester à ce titre une constante anglophilie (Un animal dans la lune, Le Renard anglais). On le voit encore entonner dans Le Paysan du Danube une diatribe contre le colonialisme qui annonce le siècle suivant.
Ces contradictions révèlent plus qu'une pensée superficielle ou
versatile : elles sont l'expression d'une adaptation du fabuliste à ses
divers sujets et la marque de son attachement constant à la mesure.
D'autre part, le genre de la fable ne se prête que médiocrement à
l'analyse politique et La Fontaine use souvent d'une stratégie qui,
sans être flagorneuse, sait néanmoins faire la part des choses et
ménager le pouvoir.
Les thèmes lyriques
La Fontaine est sans doute le grand poète lyrique du XVIIème siècle. Le didactisme des Fables
s'efface souvent devant l'émotion. Un inventaire des thèmes qui
suscitent le plus facilement ce lyrisme éclairerait bien cette
sensibilité de La Fontaine : l'amour, bien sûr, mais aussi une série de
thèmes liés à ce qu'on appelle aujourd'hui la "qualité de la vie", à
savoir la nature, le plaisir simple, la recherche du bonheur, la
retraite spirituelle. Sa rêverie va volontiers dans le sens d'une
discrète mélancolie, notamment lorsqu'il évoque la solitude, l'amitié,
le passage du temps. Mais le Second recueil est étonnamment marqué
surtout par le sentiment de la mort, qui est présent dans plus de la
moitié des fables (46 sur 89, avec un record pour le livre X : 10 fois
sur 15 fables). Cela ne s'explique pas d'une manière suffisante par le
fait qu'on meurt beaucoup dans les fables traditionnelles dont La
Fontaine s'inspire, car dans le premier recueil, plus ésopique, la
proportion était beaucoup plus faible. Dans la tradition de la fable,
en effet, la mort est une sanction : punition de l'ignorance, de la
sottise, de la jactance (voir Le Rat et l'Huître, Les deux Coqs, Le Rat et l'Éléphant), c'est la némésis (colère des dieux) qui châtie l'hybris
(orgueil, excès coupable) comme dans la tragédie grecque. Chez La
Fontaine, ce caractère de sanction n'empêche pas la pitié pour le
coupable, lequel, conformément à la doctrine aristotélicienne du théâtre
tragique, ne doit être ni tout à fait bon ni tout à fait mauvais.
Souvent même, le châtiment semble bien lourd pour une démesure qui
n'est au fond que légèreté : par exemple dans le cas des trois jeunes
gens (VIII, 9) qui meurent, "pleurés du vieillard".
Il arrive d'ailleurs aussi que la mort semble parfaitement injuste, et d'autant plus pitoyable : l'âne des Animaux malades de la peste,
le rossignol à qui le milan dit, avant de le manger, que "ventre
affamé n'a point d'oreilles", la jeune souris qui découvre que "la
vieillesse est impitoyable", ou les animaux victimes de l'homme (le
cerf du Discours à Mme de La Sablière, la couleuvre de L'Homme et la Couleuvre). Les Fables nous donnent finalement l'image d'un monde cruel, où tous les êtres s'entredévorent (Rien de trop, Le Loup et les Bergers, la conclusion de la fable Les Poissons et le Cormoran). Le verbe "manger" est d'ailleurs l'un des plus fréquents dans les Fables, où la prédation animale, la convoitise alimentaire, figurent d'autres rapacités chez les humains.
Quelle attitude avoir à l'égard de la mort, représentée davantage
comme un caprice absurde du destin que comme la manifestation d'une
justice immanente ? La Fontaine n'est pas ici bien loin encore de la
sagesse de Montaigne : s'il convient de faire preuve de prudence pour
l'éviter, il faut aussi que cette crainte de la mort soit sans excès
(voir L'Horoscope et aussi, d'un autre point de vue, Le Cochon La Chèvre et le Mouton). La grande leçon, tout à fait classique, est celle de la résignation (La Mort et le Mourant).